Le guichet d’accès en santé est-il un miracle ou un mirage?

Le guichet d'accès à la première ligne ne fait pas l'unanimité au sein de la communauté médicale.
Photo: Fred Scheiber Agence France-Presse Le guichet d'accès à la première ligne ne fait pas l'unanimité au sein de la communauté médicale.

Au cœur de la réforme présentée mardi par le ministre de la Santé, Christian Dubé, se trouve le guichet d’accès à la première ligne (GAP). L’objectif : diriger les patients sans médecin de famille vers différents services de santé pour éviter qu’ils engorgent les urgences… et les bureaux des omnipraticiens. Solution miracle, ou mirage ? Des experts se prononcent.

« Un bon médecin de famille efficace, en 2022, chaque patient qui entre dans son bureau lui dit : “ça va mal” […]. Revoir son médecin pour être rassuré, on ne fait plus ça », indiquait cette semaine au Devoir l’omnipraticien Mathieu Brouillet.

Le médecin de famille, qui travaille dans un groupe de médecine de famille (GMF) à Pointe-au-Père, participe au projet pilote de GAP du Bas-Saint-Laurent depuis ses débuts, en 2020.

Là-bas, le chef du Département régional de médecine générale, le Dr Éric Lavoie, a déployé un service de guichet téléphonique destiné aux patients orphelins — sans médecin de famille et qui nécessitent des soins. Le GAP emploie quatre infirmières cliniciennes et autant d’adjointes administratives, qui accompagnent ces patients vers les bons services médicaux. Dans la moitié des cas, les orphelins terminent leur trajectoire devant un autre professionnel qu’un médecin. Et ils s’en trouveraient ravis.

« Avant, on avait quelques plaintes de patients orphelins par année, souligne le Dr Lavoie. Depuis ce temps-là, c’est zéro plainte. »

Une solution temporaire…

Le projet, souvent cité en exemple par le ministre Dubé, est-il une solution miracle pour autant ? Mylaine Breton, professeure à la Faculté de médecine et des sciences de la santé de l’Université de Sherbrooke, a étudié le fonctionnement et l’efficacité des guichets d’accès dans sept provinces canadiennes. Elle déplore que le GAP soit une « réponse temporaire dans l’attente d’une prise en charge ». « Je pense qu’il y a un gain, mais on n’est pas dans la continuité : après ça, il n’y aura pas de suivi », affirme-t-elle en entrevue.

On dépanne, on rend service, [mais] même si on règle le problème, ça se termine sur : voulez-vous être mon médecin ?

 

Sur le terrain, le Dr Brouillet voit aussi le GAP comme une solution provisoire, qui place parfois les médecins devant des dilemmes éthiques.

« Ce qui sous-tend le GAP, c’est que le problème est en principe ponctuel et qu’il peut être réglé en une rencontre », rappelle-t-il. Pourtant, les patients qui aboutissent dans son bureau présentent des affections qui sont la plupart du temps complexes — et chroniques. « On dépanne, on rend service, [mais] même si on règle le problème, ça se termine sur : voulez-vous être mon médecin ? relate l’omnipraticien. Je pense que ça affecte mes collègues, que ça génère peut-être de la détresse. »

… mais plus pertinente

Reste que le GAP a le grand avantage de « générer de la pertinence », soulignent les Drs Brouillet et Lavoie. En clair, il permet d’envoyer les patients vers les professionnels qui sont les mieux outillés pour répondre à leurs problèmes.

« C’est normal, dans la tête d’un patient, de se dire : je vais aller à l’urgence ou je vais aller voir le médecin, il va me débrouiller ça », précise le Dr Lavoie. « C’est binaire dans la tête d’un patient qui n’est pas initié au réseau. Sauf que le réseau, lui, n’est pas binaire du tout », ajoute-t-il en énumérant les services en santé mentale, en réadaptation et en psychologie.

« À mon sens, l’omnipraticien devrait être le plus souvent utilisé dans des cas complexes, où il y a plusieurs pathologies », poursuit le Dr Brouillet. « C’est la richesse de l’omnipratique : on met le cœur, le rein et le foie ensemble, et la psychologie souvent aussi. »

Le GAP s’inscrit dans cette nouvelle vision multidisciplinaire. Il s’agit d’un changement de paradigme qui nécessitera une révision en profondeur de l’organisation des services, selon Mylaine Breton.

Elle signale qu’au Québec, la « clé d’entrée » qui donne accès aux GMF et à leurs professionnels demeure pour le moment l’inscription auprès d’un médecin. « On est la seule province à ne pas permettre l’inscription directe aux infirmières praticiennes spécialisées [IPS]. » Or, ces professionnelles sont tout aussi aptes à assurer les suivis des bébés que les médecins de famille. « Les résultats vont être comparables et parfois meilleurs, dit-elle. La littérature est assez éloquente [à ce sujet]. »

De l’ouverture au cabinet Dubé


Le cabinet du ministre Dubé se dit prêt à permettre aux IPS de devenir des portes d’entrée vers les GMF au même titre que les médecins. Il « faut sortir de l’idée que tout le monde a besoin d’un médecin de famille », fait-il aussi valoir.

Au terme du déploiement du GAP, les équipes de Christian Dubé espèrent par ailleurs être en mesure de rediriger des patients vers des organismes communautaires. Ceux-ci pourraient compléter les services que fournissent déjà, entre autres, les travailleurs sociaux. Il s’agirait d’une manière d’atteindre les clientèles vulnérables, souligne l’entourage du ministre.

Mais encore faut-il que ces patients vulnérables aient recours au GAP. « On sait que les personnes défavorisées socialement, matériellement sont sous-représentées sur les listes [des divers guichets d’accès], dit Mylaine Breton. C’est extrêmement complexe de naviguer dans ce système-là, [par exemple] si on ne parle pas le français ou l’anglais. » Au cabinet Dubé, on reconnaît cet angle mort. « On voit les patients qu’on a sur le guichet, mais on ne voit pas ceux qu’on n’a pas », affirme une source.

Vers une révision du taux d’assiduité ?

Il est presque inconnu dans la population en général, mais il préoccupe sérieusement les groupes de médecine de famille (GMF). « Si vous entrez dans un GMF et vous demandez : quel est votre taux d’assiduité ? Ils vont vous le dire tout de suite ! » lance le Dr Éric Lavoie. Grosso modo, le taux d’assiduité reflète la capacité d’un omnipraticien à inscrire des patients, puis à les voir en consultation.

En vertu de ce mécanisme, un médecin est pénalisé si un de ses patients va chercher des services ailleurs. Et plus son taux est bon, plus un GMF peut avoir accès à des ressources et à du financement.

Résultat : ce mécanisme a eu pour effet de « refermer » certains médecins de famille sur leur clientèle aux dépens des patients orphelins, observe le président de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec, Marc-André Amyot. Pour garantir le succès du guichet d’accès à la première ligne, il faut, selon lui, que le taux d’assiduité soit revu.

Le Dr Amyot dit avoir « tout à fait » espoir que ce taux sera suspendu, comme ça a été le cas durant la pandémie et encore cette année. Il dit sentir « une ouverture » du gouvernement à ce sujet. Au cabinet du ministre de la Santé, une source va dans le même sens. « Il y a possibilité de changer les paramètres », a confié cette personne au Devoir.

 

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