Québec a déjà raté sa cible pour le ​Guichet d’accès en santé

Le modèle que le ministre Dubé souhaite étendre à l’ensemble du Québec a été mis sur pied au Bas-Saint-Laurent au début de l’année 2020.
Photo: Andrey Popov Getty Images Le modèle que le ministre Dubé souhaite étendre à l’ensemble du Québec a été mis sur pied au Bas-Saint-Laurent au début de l’année 2020.

Le ministre de la Santé, Christian Dubé, a été incapable de respecter son engagement d’offrir dès jeudi un meilleur accès aux soins de santé aux patients orphelins de toutes les régions du Québec, un objectif qu’il a plutôt reporté à l’été prochain en le présentant mardi comme une « révolution ».

Interpellé à ce sujet, le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) a reconnu que le ministre Dubé a dû revoir son échéancier pour le déploiement du guichet d’accès à la première ligne (GAP), inspiré d’un modèle lancé au Bas-Saint-Laurent. « En novembre 2021, le ministre a effectivement annoncé le déploiement des GAP au 31 mars », a convenu la porte-parole Marie-Claude Lacasse dans un échange avec Le Devoir.

Quand il a présenté sa réforme du système de santé mardi, le ministre s’est félicité de sa volonté d’étendre d’ici les prochains mois l’accessibilité à ce guichet, qui permet de diriger les patients sans médecin de famille vers les bons professionnels. « D’ici la fin de l’été, plus de la majorité des Québécois qui sont en ce moment sans médecin de famille — qu’on appelle en ce moment des patients orphelins — pourront passer par le GAP. C’est ça, la révolution que l’on fait en santé », a lancé l’élu. Il a qualifié cette promesse d’« énorme ».

Au ministère, Mme Lacasse a affirmé que l’échéancier a été reporté à la demande des professionnels sur le terrain. « L’arrivée de la cinquième vague de la pandémie a sollicité beaucoup d’énergie de la part des cliniciens et des établissements, et ces derniers ont fait une demande au MSSS de laisser un délai supplémentaire », a-t-elle écrit.

Désormais, le ministère s’engage donc à ce que « tous les guichets d’accès à la première ligne [soient] déployés au 1er juin et [aient] démarré leurs activités » à ce moment. L’« offre de service » de ces GAP devra quant à elle être « complétée au 1er septembre », a ajouté la porte-parole. En date du 30 mars, les GAP étaient déployés dans 7 territoires sur 22 et offraient leurs services à « environ 50 % de la clientèle inscrite au guichet d’accès à un médecin de famille ».

Solution miracle ou dépannage ?

Le modèle que le ministre Dubé souhaite étendre à l’ensemble du Québec a été mis sur pied au Bas-Saint-Laurent au début de l’année 2020, sous l’égide du chef du Département régional de médecine générale, le Dr Éric Lavoie. S’agit-il d’une solution miracle ou d’un remède temporaire ? Dans la région, les avis divergent.

« Ça reste un système de dépannage qu’on s’apprête à pérenniser. Ça, ça me fait peur un peu », a déclaré au Devoir le Dr Mathieu Brouillet. Le médecin de famille, qui travaille au sein du Groupe de médecine familiale (GMF) du Fleuve, à Pointe-au-Père, participe au projet pilote lancé au Bas-Saint-Laurent depuis ses tout débuts.

Là-bas, le GAP emploie quatre infirmières cliniciennes et autant d’adjointes administratives qui accompagnent les patients sans médecin de famille vers les bons services médicaux. Au cœur du projet, il y a ce constat : 50 % des appels de patients orphelins peuvent être dirigés vers d’autres professionnels de la santé que des médecins et jusqu’à 95 % des utilisateurs sont satisfaits de l’accompagnement qu’ils reçoivent, se félicite le Dr Lavoie.

Le Dr Brouillet est loin de nier les effets positifs que pourrait avoir le GAP, surtout dans des régions où de larges pans de la population ont accès à un médecin de famille. « Dans une région où presque tout le monde est inscrit [auprès d’un médecin], on voit des jeunes de 25 ans avec de l’eczéma, et là, ça va bien : on leur prescrit leur crème, ça prend dix minutes et c’est réglé, a-t-il illustré. Mais pour les problèmes chroniques, c’est éthiquement difficile. »

Au Bas-Saint-Laurent, les demandes sont « tellement bien triées par les infirmières que ce qui arrive dans le bureau du médecin, ce sont des cas compliqués », a-t-il dit. « Moi, j’ai le monsieur qui a le parkinson et je ne réglerai pas son problème en [un rendez-vous]. L’attitude adéquate à avoir dans son cas, c’est de l’inscrire » afin qu’il ait un médecin de famille, a souligné le Dr Brouillet. Ce genre de situation crée « un malaise », un « dilemme éthique », parce que les médecins doivent traiter, de manière ponctuelle, des troubles de santé qui perdurent pourtant.

Puis, « même si on règle le problème, ça se termine sur “voulez-vous être mon médecin ?” » s’est désolé celui qui cumule 20 ans de pratique. « Je pense que ça affecte mes collègues. »

À la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec, le président, Marc-André Amyot, constate que le cas du Dr Brouillet « n’est pas isolé ». « Oui, ça crée un peu un conflit de valeurs », a-t-il dit au Devoir. Mais, en dépit de ses imperfections, le GAP reste une solution intéressante à explorer, à son avis. « Est-il préférable de ne pas avoir de service ou d’avoir un service qui n’est pas l’idéal ? demande le Dr Amyot. C’est sûr que, dans un monde idéal, tout le monde aurait un médecin de famille. »

Bon pour tout le Québec ?

L’infirmière clinicienne Stéphanie Fournier-Bernier, qui accompagne les patients du Bas-Saint-Laurent par l’entremise du GAP depuis 2020, croit quant à elle que le modèle gagnerait à être étendu à l’ensemble du Québec, comme le souhaite le gouvernement. « Je pense que les gens doivent avoir accès à un service de consultation médicale. C’est un non-sens qu’une personne attende six heures à l’urgence pour un renouvellement de prescription », a-t-elle déclaré en entrevue.

Dans sa pratique, elle accompagne les patients pour s’assurer « qu’au bout, il y ait un rendez-vous ». Dans la grande majorité des cas, les patients qui ne sont pas dirigés vers un médecin de famille obtiennent un rendez-vous avec un médecin spécialiste — avec qui ils ont déjà un suivi actif — ou avec un pharmacien. Ces derniers sont « de très bons alliés », a constaté Mme Fournier-Bernier.

Sous la gouverne de l’ex-ministre de la Santé, Danielle McCann, les pharmaciens ont obtenu en mars 2020 le droit de pratiquer de nouvelles activités, comme la prescription de médicaments. Et au GAP, « un appel sur six concerne la médication », a déclaré le Dr Lavoie lors de son passage à l’Assemblée nationale en février.

Son projet, qui visait aussi à « générer de la pertinence » en dirigeant vers les médecins de famille des patients qui avaient bel et bien besoin d’un suivi auprès d’eux, pourrait être élargi, à son avis. « Plus il manque de médecins, plus tu dois gérer ta pertinence », a-t-il affirmé. Et « plus tu as des populations qui ne connaissent pas le réseau, plus il y a des avantages à les accompagner dans les services ».

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