Des choix difficiles avec le rattrapage chirurgical

Les listes d’attente en chirurgie s’allongent depuis le début de la pandémie de COVID-19. Près de 159 000 Québécois patientent pour obtenir une opération, dont 36 % depuis plus de six mois. Le rattrapage sera long et ardu. Le personnel manque. Des médecins spécialistes croient qu’il faudrait recourir davantage aux centres médicaux spécialisés (CMS), des cliniques privées qui font des interventions pour le compte du réseau public. D’autres évoquent des choix difficiles à l’horizon.

« Est-ce qu’un patient d’un certain âge, pour un cancer X, a vraiment besoin d’être opéré ? demande le Dr Jean-François Joncas, président de l’Association d’orthopédie du Québec. Est-ce qu’on peut faire autrement : de la chimiothérapie, de la radiothérapie ? Est-ce que c’est justifié d’opérer des gens rendus en fin de vie pour des chirurgies cardiaques ? Est-ce que le pronostic de vie justifie une intervention, alors que l’accès aux ressources est extrêmement limité actuellement ? On est rendus [à réfléchir à ça]. »

Les opérations oncologiques et cardiaques sont prioritaires. Le Dr Joncas pense qu’il faut revoir les « critères de priorisation ». « Il y a des cancers qui nécessitent évidemment une prise en charge rapide, en moins d’un mois, dit-il. Mais il y a des cancers qui pourraient peut-être être retardés au niveau de la prise en charge chirurgicale. Évidemment, en se basant sur les preuves scientifiques. »

L’orthopédie est la spécialité qui a le plus pâti du délestage durant la pandémie. Une arthrose à la hanche peut toutefois avoir « des conséquences désastreuses » sur les patients, martèle depuis des mois le Dr Joncas. « Il y en a qui se retrouvent en fauteuil roulant ou qui ne peuvent plus habiter dans leur appartement en raison des escaliers », rappelle-t-il.

Le président de l’Association québécoise de chirurgie, le Dr Mario Viens, estime qu’une réflexion « strictement médicale » doit avoir lieu concernant le rattrapage et la priorisation des patients. Il siège à un comité qui travaille à l’élaboration d’un formulaire électronique visant à aider les cliniciens à déterminer le « délai raisonnable » pour tout type d’intervention chirurgicale. « C’est extrêmement complexe et long parce qu’il n’y a pas un patient qui est pareil [à un autre] », dit-il.

Selon lui, le rattrapage doit d’abord passer par une reprise à plein régime des blocs chirurgicaux ainsi que par une contribution des centres médicaux spécialisés.

Le Dr Luc Monette, président de l’Association d’oto-rhino-laryngologie et de chirurgie cervico-faciale du Québec, abonde dans ce sens. Les blocs opératoires doivent fonctionner à 100 % si on veut cesser de cumuler des retards, fait-il remarquer. Ils pourraient ouvrir jusqu’à 18 h et même le samedi, en fonction de la main-d’œuvre disponible, ajoute-t-il.

Il ne se fait toutefois pas d’illusion. La situation varie d’un établissement de santé à l’autre. Au CHU de Québec, les blocs opératoires fonctionnent à 85 % de leur capacité. « Mais en Outaouais, on est vraiment au strict minimum dans les salles d’opération, relève l’oto-rhino-laryngologiste, qui pratique à l’hôpital de Gatineau. À Gatineau et à Hull, [le niveau d’activité] est en dessous de 50 %. » Des infirmières retraitées prêtent déjà main-forte aux équipes.

L’Association espère que ses membres auront accès aux centres médicaux spécialisés lors du renouvellement des contrats, ce qui ne fut pas le cas lors des précédentes ententes. Quelque 2000 Québécois, dont des enfants, attendent d’obtenir une opération, par exemple pour un problème d’apnée du sommeil, des sinusites à répétition ou des tympans perforés. Ce nombre était de moins de 500 avant la pandémie, indique le Dr Monette.

Cliniques en attente de contrats

Des CMS disent vouloir bonifier leur offre de services pour contribuer au rattrapage. Mais ils déplorent que le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) n’ait toujours pas procédé au renouvellement de leurs contrats, qui viendront à échéance prochainement.

C’est le cas de Chirurgie DIX30, dont les ententes avec des établissements de santé en Montérégie se termineront le 8 juin. « On arrive au 1er mars et je ne sais toujours pas si j’aurai de la business ou pas le 9 juin, dit son directeur général, Normand Laberge. Je sais que le gouvernement a besoin de nous. Il le dit. Mais je ne comprends pas, entre ces paroles et les contrats, où est le fossé ? Pourquoi on se retrouve dans cette situation ? On n’a pas de réponse. »

Chirurgie DIX30 affirme vouloir construire une clinique dans l’est de la Montérégie afin de répondre aux besoins dans ce secteur. « Mais je n’investirai pas 12 millions en construction sans avoir un contrat, dit Normand Laberge. Je pense que c’est normal. On est dans l’inconnu total de ce qui va se passer le 9 juin. »

Chirurgie RocklandMD et Opmedic attendent aussi des nouvelles du ministère. « Il n’y a pas de négociation en cours, affirme Annick Mongeau, qui représente notamment ces deux cliniques. Nous avons fait de nombreuses relances au cours des derniers mois. » Une situation qu’elle s’explique mal puisque « ça va prendre des années pour qu’on rattrape le retard en chirurgie ».

Le MSSS a rappelé la semaine dernière qu’il investirait 400 millions de dollars dans la reprise des opérations et des coloscopies. Ce financement supplémentaire servira à « augmenter le nombre » d’interventions effectuées quotidiennement, précise Québec.

Le cabinet du ministre de la Santé et des Services sociaux Christian Dubé affirme qu’il souhaite « poursuivre [ses] partenariats avec les cliniques privées pour que la reprise des [opérations chirurgicales] se fasse avec l’aide du réseau privé ». « Sans ces contrats, nous ferions 62 % des chirurgies au Québec, alors que nous en faisons 76 % à l’heure actuelle », précise-t-on.

Avant de présenter son plan pour le rattrapage des opérations, le ministre souhaite que les soignants reprennent des forces, souligne son cabinet. Pas question d’« ajouter une pression supplémentaire » sur les soignants au front depuis 22 mois.

 

85 % des blocs ouverts à Québec

Québec — Au CHU de Québec, 85 % des blocs opératoires seront fonctionnels à compter d’aujourd’hui, alors qu’à peine 56 % d’entre eux étaient utilisés pendant les Fêtes. Mais les dégâts sont importants. Depuis mars 2020, le nombre d’interventions chirurgicales en attente est passé de 11 393 à 17 220. Prié de dire quand le CHU pensait pouvoir vider sa liste d’attente, Stéphane Bergeron, le directeur des services professionnels, a répondu que c’était une question « d’années ». Pour augmenter la cadence des opérations, le centre hospitalier mettra notamment à contribution les blocs opératoires des hôpitaux de Charlevoix. Les patients en attente à Québec pourront ainsi se faire offrir d’être opérés ailleurs, mais plus vite. Le CHU travaille aussi sur un projet d’entente avec des cliniques privées pour réaliser 100 interventions de plus par semaine pour des cataractes.

Isabelle Porter



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