Le Paxlovid pas encore la clé de la pandémie

Les médecins doutent de l’usage élargi du traitement antiviral.
Photo: Michaël Monnier Archives Le Devoir Les médecins doutent de l’usage élargi du traitement antiviral.

Le lien établi mardi par le ministre Dubé entre l’abandon graduel du passeport vaccinal et l’accès accru au traitement Paxlovid sème l’étonnement. D’autant plus que des milliers de doses de la pilule antivirale dorment actuellement sur les tablettes de pharmacies gardées secrètes, et que les hôpitaux écoulent les leurs au compte-goutte en raison des nombreuses contre-indications liées à cette nouvelle arme contre la COVID.

Des 12 500 traitements reçus par Québec depuis janvier, un très petit volume destiné aux patients à haut risque d’être hospitalisés pour la COVID aurait été distribué à ce jour, selon les informations obtenues par Le Devoir.

« Ça sort au compte-goutte. Le ministère protège les stocks, et les pharmacies qui en ont sont gardées secrètes pour qu’il n’y ait pas de vols de ce médicament très coûteux. On craint qu’il y ait une demande indue de la part du public », a confié un des 65 pharmaciens choisis au Québec pour distribuer le fameux Paxlovid. Il a requis l’anonymat pour préserver celui de sa pharmacie.

Selon ce dernier, le nombre d’ordonnances de Paxlovid exécutées depuis janvier demeure ridiculement bas, malgré la présence de stocks suffisants. « Ce n’est vraiment pas la folie. J’ai eu un ou deux patients jusqu’à maintenant, envoyés par des cliniques spécialisées, et c’est la même chose ailleurs », explique ce dernier.

Même constat dans les hôpitaux, où plusieurs médecins voient le Paxlovid comme un traitement d’exception et s’étonnent que le gouvernement considère l’abandon du passeport vaccinal en évoquant l’accès accru à la pilule antivirale de Pfizer.

Mardi, le ministre de la Santé, Christian Dubé, a en effet fait ce lien en ajoutant que l’arrivée du Paxlovid permettrait dorénavant de protéger les personnes à risque et le système de santé.

« Cette dernière étape-là qu’on annonce aujourd’hui concorde aussi […] avec l’arrivée de plus en plus importante de Paxlovid, qui peut servir aussi à guérir les gens. Donc on se donne les moyens de guérir les personnes plus à risque avec l’antiviral, mais aussi de protéger notre système de santé. »

Selon le ministère de la Santé, 6300 traitements ont été reçus en janvier, 6200 en février, et 19 000 traitements sont attendus au mois de mars. Mais en date du 7 février, même si 2200 traitements de Paxlovid avaient été distribués dans des pharmacies communautaires, le ministère disait ignorer le nombre d’ordonnances réellement exécutées.

Une efficacité relative

Au Centre universitaire de santé McGill (CUSM), où l’on traite un fort volume de patients à risque de développer une forme grave de la COVID (patients immunodéprimés, greffés ou présentant plusieurs facteurs de risque), seulement une dizaine de patients ont pu recevoir le Paxlovid à ce jour. Mais c’est en raison de la complexité liée à l’administration du médicament, indique la Dre Makeda Semret, directrice du programme d’antibiogouvernance du CUSM.

Selon la Dre Semret, qui supervise la distribution de Paxlovid et d’anticorps monoclonaux au CUSM, le Paxlovid n’est pas « miraculeux ». Sur 20 patients à risque qui le reçoivent, un seul évite l’hospitalisation, estiment la plupart des études. « C’est pas mal, mais ce n’est pas magique non plus », dit-elle.

Les essais menés par le fabricant, Pfizer, ont quant à eux démontré que le Paxlovid (à raison de 30 pilules en cinq jours) pouvait réduire de 89 % les hospitalisations et les décès chez les patients à haut risque de complications. Sur un peu plus de 600 patients ayant reçu le Paxlovid cinq jours après avoir été infectés, 1 % ont été hospitalisés (aucun décès) après 28 jours, contre 6,7 % (ainsi que 10 décès) dans le groupe ayant reçu un placebo.

« Il y a tellement de contre-indications et de critères pour ce médicament, ce n’est pas un comprimé de Tylenol », souligne la Dre Semret, qui voit mal comment il pourrait devenir un médicament de portée générale. « Ce médicament n’aide que si toutes les conditions sont réunies, et s’il est pris cinq à six jours après le début des symptômes. Il faut l’accès rapide à un test PCR, et une évaluation pharmaceutique complète pour assurer l’innocuité du médicament », ajoute-t-elle.

Cette dernière comprend mal le lien établi entre l’abandon du passeport vaccinal et l’accès accru au Paxlovid. « C’est un peu optimiste. Je ne peux pas me prononcer sur une décision plus politique que médicale. »

« Ce médicament a été mis en marché rapidement, ça reste un médicament d’exception. Beaucoup de gens à risque ne se qualifient pas pour ce traitement. Je doute que ça puisse être prescrit dans les pharmacies demain matin », soulève pour sa part le Dr François De Champlain, chef de la traumatologie et urgentologue au CUSM.

Les pharmacies prêtes

Malgré tout, l’Association québécoise des pharmaciens propriétaires (AQPP) croit qu’il est urgent d’élargir l’accès à ce médicament antiviral. « On a trop de traitements inutilisés dans nos pharmacies, et il y en aura bientôt encore plus. Ça ne roule pas assez. Maintenant que la vague des infections diminue, utilisons ce qui est sur les tablettes », affirme le président de l’AQPP, Benoît Morin.

En ce moment, le Paxlovid est surtout prescrit aux patients provenant des cliniques spécialisées des hôpitaux, notamment ceux qui présentent une immunodéficience ou des facteurs de risque élevé, tels que l’obésité, le diabète, diverses autres maladies et une insuffisance pulmonaire ou cardiaque. Or, davantage de patients pourraient en bénéficier, croit Benoît Morin.

« Pour le moment, on [ne fait que revérifier] les interactions médicamenteuses et les médicaments pris en vente libre par les patients, mais l’évaluation a déjà été faite à l’hôpital. Rien n’empêcherait qu’un jour, le pharmacien entame le traitement si on prescrit le Paxlovid à une clientèle plus large. Là, on est encore dans un processus lourd », dit-il.

Le Dr Réjean Thomas, directeur de la clinique L’Actuel, qui traite plusieurs patients atteints du VIH, déplore lui aussi que le Paxlovid soit concentré dans les hôpitaux. « Les patients VIH qui présentent une immunodéficience sont suivis par des médecins de famille. On n’a pas pensé à cette clientèle, qui est aussi à risque de complications de la COVID. »

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