Déconfinement : Québec navigue-t-il à l’aveugle?

Le cinéma Beaubien, lundi. Les théâtres et les cinémas ont eu l’autorisation d’ouvrir à nouveau, à seulement 50% de leur capacité.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le cinéma Beaubien, lundi. Les théâtres et les cinémas ont eu l’autorisation d’ouvrir à nouveau, à seulement 50% de leur capacité.

À la veille de nouveaux allégements, le gouvernement procède-t-il à tâtons, faute de données précises pour suivre l’évolution de la pandémie ? Tour d’horizon des outils dont il dispose avec Roxane Borgès Da Silva, professeure agrégée à l’École de santé publique de Montréal (ESPUM), Benoît Mâsse, épidémiologiste à l’ESPUM, et le Dr André Veillette, professeur à l’Institut de recherches cliniques de Montréal. 

Les admissions à l’hôpital étaient de nouveau en hausse lundi. Est-ce une bonne idée de poursuivre l’allégement des mesures sanitaires ?

Benoît Mâsse : Depuis deux à trois semaines, on navigue un peu à l’aveugle. On n’a que des données sur les cas des travailleurs de la santé, les cas en CHSLD et d’autres milieux de vie, mais pas le portrait général, faute d’accès universel aux tests PCR. Au Royaume-Uni, des sondages quotidiens par strates d’âge sont réalisés auprès de la population, ce qui donne une meilleure idée du nombre d’infections quotidiennes. Ce serait utile de savoir si la courbe des infections augmente et si elle concorde avec celle des hospitalisations.

Le nombre d’hospitalisations et le nombre de décès ne sont-ils pas de bons baromètres de la progression du virus dans la population ?

Benoît Mâsse : C’est un peu comme conduire une auto dont le volant prend deux semaines à tourner. C’est difficile de naviguer comme ça. Avec Omicron, tout peut changer assez rapidement. Si on ne se fie qu’aux hospitalisations, on sera toujours en retard de deux semaines.

Depuis le 5 janvier, le dépistage (réservé aux clientèles prioritaires) ne donne plus un portrait précis du nombre d’infections au Québec. Comment faire pour mieux suivre l’évolution de la pandémie ?

Roxane Borgès Da Silva : Il importe d’avoir une idée du nombre total de personnes infectées, c’est la seule façon de mesurer la gravité du virus et son incidence sur les hôpitaux. Sans ces données, on est dans une situation délicate. Mais on peut extrapoler à partir du nombre de cas chez les travailleurs essentiels. Pour la période du 25 janvier au 1er février, la dernière évaluation réalisée grâce au baromètre du groupe CIRANO a estimé à 26 000 le nombre de cas par jour, détectés soit par test PCR soit par test rapide. Avec les autodéclarations, il y aurait eu 42 000 cas par jour. Notre approche par amplificateur de réseaux évalue que le nombre d’infections quotidiennes varierait entre 23 000 et 26 000, alors qu’une moyenne de 3324 cas par jour est déclarée officiellement à l’INSPQ.

André Veillette : L’analyse des eaux usées serait une bonne façon de continuer à faire une surveillance serrée de l’évolution de la pandémie, pour un coût dérisoire. On a déjà toutes les équipes de recherche en place, mais Québec a arrêté de les financer. On ne peut se baser que sur les hospitalisations. Actuellement, beaucoup de gens atteints de la COVID ont été admis à l’hôpital pour autre chose.

Benoît Mâsse : Le gouvernement a aussi cessé l’été dernier de financer l’étude CONNECT, qui révélait le nombre de contacts moyens dans la population grâce à des sondages réguliers. Elle nous permettait de faire des projections plus pointues pour estimer le nombre attendu de cas. Nous n’avons plus ces outils.

Somme toute, est-ce qu’on déconfine trop vite ?

André Veillette : On essaie de balancer les risques. Il n’y a pas de recette scientifique du déconfinement. Il y aura une remontée inévitable des cas. Comme on ne fait plus de dépistage dans la population générale, il faudra garder l’œil sur les activités à haut risque. Et surtout, pousser sur la troisième dose !

Roxane Borgès Da Silva : Compte tenu de la faible acceptabilité sociale actuelle des restrictions, on n’a pas le choix. Il faut donner de l’espoir aux gens, mais y aller de façon très graduelle et évaluer rapidement les répercussions sur la hausse des cas. Plusieurs facteurs pèsent dans la balance : la situation épidémiologique, la virulence du virus, l’acceptabilité sociale, les risques de désobéissance civile, etc. Cet équilibre est précaire, et l’acceptabilité face aux restrictions est mince à l’heure actuelle.

Plusieurs pays européens déconfinent. Est-ce que le Québec est bien préparé pour aller plus loin ?

Roxane Borgès Da Silva : Le fait qu’on soit en retard dans l’octroi de la troisième dose (47 % au Québec, contre 55 % au Royaume-Uni), ça nous rend plus vulnérables. Il faut relancer les campagnes pour la troisième dose. Peut-être faire comme la France, en recourant davantage aux artistes et aux influenceurs pour stimuler l’adhésion de la population à la troisième dose. Les allégements vont se traduire par une augmentation des cas, et compte tenu de la fragilité de notre système de santé, toujours avec un délestage de niveau 5 dans nos hôpitaux, ce sont encore les personnes qui sont en attente de soins ou d’une opération qui vont subir les effets du délestage. 

Benoît Mâsse : Difficile de prédire quelle sera la réaction des gens à ces allégements. Ceux qui viennent d’être infectés vont peut-être moins hésiter à s’exposer, alors que d’autres vont rester prudents. Le nombre de cas va aussi dépendre de ça. Mais il est encore temps de rattraper le retard pris pour la  dose. Il le faut si on veut déconfiner davantage. En pleine période de transmission, je dirais aux gens d’aller chercher cette troisième dose au plus vite. Attendre le vaccin contre Omicron ou tel ou tel vaccin n’est pas une bonne option. Connaître le nombre de personnes qui ont été réellement infectées récemment nous aiderait aussi à déterminer la part des gens qui sont immunisés dans la population et la vitesse à laquelle on va se sortir de cette 5e vague.

André Veillette : Pour qu’on puisse déconfiner davantage, cette troisième dose est cruciale, puisqu’elle fait passer le seuil de protection de 60 % à 90 %. La façon la plus directe d’encourager les gens à aller chercher cette troisième dose, c’est de l’exiger pour maintenir le passeport vaccinal valide et d’élargir ce passeport à d’autres lieux. Et pour que les gens puissent l’obtenir, il faut diminuer l’intervalle entre les doses.

Le passeport vaccinal est-il toujours efficace, comme plus de la moitié de la population n’a pas encore reçu sa troisième dose ?

Roxane Borgès Da Silva : Le passeport vaccinal a toujours son efficacité, car même avec deux doses, les gens ont une charge virale moindre et sont moins contagieux. L’autre raison qui milite pour le maintien du passeport, c’est que les gens non vaccinés ne doivent vraiment pas se retrouver dans des lieux clos et fréquentés [où le passeport est exigé], où ils sont à risque d’attraper le virus. Le passeport vise aussi à empêcher ces personnes d’être contaminées.

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