Des traumas collectifs nourrissent les craintes autour de la vaccination

Le 27 novembre dernier, des manifestants se sont réunis à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe, pour protester contre la vaccination obligatoire des travailleurs du système de santé contre la COVID-19. 
Photo: Christophe Archambault Agence France-Presse Le 27 novembre dernier, des manifestants se sont réunis à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe, pour protester contre la vaccination obligatoire des travailleurs du système de santé contre la COVID-19. 

Ici comme ailleurs, les individus qui hésitent à relever leur manche pour se faire vacciner ou qui refusent de le faire sont blâmés. Mais certaines élites politiques et scientifiques n’auraient-elles pas, elles aussi, une part de responsabilité dans cette résistance ? L’érosion du lien de confiance envers la classe dirigeante était palpable bien avant mars 2020. Et cette méfiance a parfois été historiquement nourrie par certains gestes faits par des gouvernements ou des membres de la communauté scientifique.

Fin novembre en Guadeloupe, le président français, Emmanuel Macron, faisait le constat suivant : « il y a une situation très explosive, liée à un contexte très local, à des tensions qu’on connaît et qui sont historiques ». L’archipel était à ce moment secoué par une explosion de colère liée à l’obligation vaccinale contre la COVID-19 pour le personnel de la santé. Ce contexte « local » et « historique » qu’évoque Macron ? Le scandale du chlordécone qui a contaminé la quasi-totalité de ce territoire français d’outre-mer.

De 1972 à 1993, ce pesticide ultra-toxique a été utilisé dans les bananeraies de la Guadeloupe et de la Martinique pour lutter contre le charançon du bananier, un insecte qui ravageait les plantations. Selon une étude de Santé publique France, 95 % des habitants de la Guadeloupe et 92 % des résidents de la Martinique sont aujourd’hui contaminés par ce perturbateur endocrinien qui serait à l’origine de nombreux problèmes de santé, dont des cancers.

« On s’est déjà fait avoir avec le chlordécone, ça n’arrivera pas une seconde fois avec le vaccin », avait résumé fin décembre un trentenaire installé à Fort-de-France en Martinique à une journaliste du Figaro. Une perte de confiance envers les élites donc, qui n’a rien à voir avec la COVID-19, mais qui fédère les craintes et les soupçons envers la classe dirigeante.

« Il y a des expériences passées collectives, qui peuvent être liées à une oppression coloniale, blanche, biomédicale, dont la critique et l’opposition se manifestent par le refus de la vaccination — même si cette oppression n’est pas forcément historiquement liée à la vaccination », analyse l’historienne Laurence Monnais, spécialisée dans les enjeux liés à la vaccination.

Ce phénomène a été observé dans d’autres campagnes de vaccination, dont celle contre la poliomyélite menée par les États-Unis en Afghanistan, souligne la professeure de l’Université de Montréal. Une campagne qui avait dérapé en des épisodes de violence allant jusqu’à des enlèvements de vaccinateurs.

Dans ce cas comme dans d’autres, « ce n’est pas la vaccination en tant que telle qui fait peur, mais c’est plutôt un symbole qui renvoie à une expérience coloniale ou à une expérience de domination [avec laquelle une population veut rompre] », explique Laurence Monnais.

Expériences médicales

Ailleurs dans le monde, c’est directement la confiance envers la médecine occidentale et les compagnies pharmaceutiques qui a été entachée à la suite d’épisodes où des essais cliniques ont été effectués sur des populations n’ayant pas donné leur consentement libre et éclairé.

On pense notamment aux essais du médicament antirétroviral ténofovir effectués par le laboratoire Gilead sur des prostituées au Cameroun dans les années 2000 ou encore aux tests de l’antibiotique Trovan pour combattre la méningite bactérienne menés par la pharmaceutique Pfizer sur des enfants au Nigeria au cours de la précédente décennie. Un scandale qui a plus tard mené à l’indemnisation des familles par le géant pharmaceutique.

Selon François Audet, directeur de l’Observatoire canadien sur les crises et l’action humanitaire et professeur à l’Université du Québec à Montréal, le fait d’avoir été utilisés comme cobayes « lors d’épisodes qui sont bien documentés » demeure encore aujourd’hui dans l’esprit de bien des communautés dans certaines parties du monde.

Il faut tendre la main [aux non-vaccinés], et non pas construire un mur qui va créer encore plus de divisions [...]

 

« La conséquence de ce type d’approche déplorable, et même criminelle, c’est aussi la perte de confiance et la méfiance envers les élites, la science et aussi la dimension occidentale de la solution rapide qu’on leur suggère aujourd’hui », souligne-t-il.

Pluralité de raisons

Le « Canada étant forgé de gens qui viennent de partout sur la planète », comme le mentionne François Audet, ces traumas collectifs ont des répercussions jusque chez nous. Le programme CoVivre de l’Institut universitaire Sherpa, qui œuvre à réduire au Québec les inégalités de santé exacerbées par la COVID-19, a d’ailleurs produit un guide visant à démystifier l’hésitation vaccinale dans la province.

Ce document décortique la relation à la vaccination qu’entretiennent diverses communautés ethnoculturelles, tout en analysant la pluralité des raisons pouvant mener à la décision de ne pas se faire vacciner. « En ce moment, on veut faire porter la faute sur un groupe [les non-vaccinés] qui n’existe pas et qui est très hétérogène, mentionne l’historienne Laurence Monnais, qui a participé à la rédaction de ce guide. On tape toujours sur les mêmes [les non-vaccinés] en confondant le refus de la vaccination, l’hésitation vaccinale et la non-vaccination [pour des raisons d’accessibilité ou de trauma collectif par exemple]. »

Le chirurgien innu Stanley Vollant rappelle que les communautés autochtones ont également souffert de cette érosion du lien de confiance envers la classe dirigeante. « Il y a un obstacle historique [à la vaccination] associé au colonialisme blanc, observe-t-il. Et il y a des gens [dans les communautés autochtones] qui se rappellent que les Autochtones ont fait partie d’expériences médicales menées dans les années 1950-1960. »

Transfert de la prévention aux individus

Au Québec, le désengagement de l’État du secteur la santé publique a également pu alimenter une certaine réticence face à la vaccination, croit Laurence Monnais. « Si on était plus au courant collectivement de ce à quoi sert la santé publique et si cette santé publique était mieux financée, on aurait peut-être moins de critiques », laisse-t-elle tomber.

D’autant que, depuis les années 1970, l’État a transféré aux individus l’aspect de la prévention, note l’historienne. « On nous a fait comprendre [à partir de cette époque] que notre santé, c’est à nous de nous en charger : il faut bien manger, ne pas fumer, ne pas boire beaucoup, faire de l’exercice, souligne-t-elle. Ce qui a eu comme effet inattendu, ou pervers selon certains, qu’on a aussi pris en charge d’autres gestes préventifs et qu’on a revendiqué le droit de choisir de se faire vacciner ou pas, ou encore de se faire vacciner contre certaines maladies et pas d’autres. »

Pour François Audet, il est temps de laisser davantage de place dans le débat public à d’autres disciplines, comme l’éthique, la sociologie ou l’anthropologie aux côtés de l’épidémiologie et de la pharmacologie, par exemple, afin de restaurer un certain dialogue et d’apaiser les tensions dans nos sociétés. « Il faut tendre la main, et non pas construire un mur qui va créer encore plus de divisions et de perte de confiance envers les élites et la démocratie dans l’avenir. » 

Avec Isabelle Porter

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