Le masque N95 doit-il remplacer le masque bleu?

Face à la vague Omicron, les Centres de prévention et de lutte contre les maladies (CDC) des États-Unis viennent de changer leur fusil d’épaule  et jugent maintenant que le masque N95 est le plus efficace, recalant les masques en tissu au dernier rang. Qu’en est-il au Québec, alors que la transmission communautaire bat son plein et que les hôpitaux engorgés sont prêts, au besoin, à réduire la qualité minimale des soins ?

Certains experts affirment qu’un rehaussement de la protection s’impose au plus vite, d’autres que le simple masque chirurgical fait toujours l’affaire.

« Le masque chirurgical est efficace s’il répond à des normes strictes. Dans la pratique, on voit qu’il endigue les infections aussi bien que le masque N95 », affirme le Dr Stéphane Perron, médecin-conseil à l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), organisme qui maintient son appui au fameux « masque bleu », tant dans la population que dans divers milieux de vie et de soins.

Même si Omicron s’avère plus transmissible, l’INSPQ ne juge pas nécessaire, au contraire des CDC, d’élargir le port du masque N95 dans la population, y compris dans certaines situations plus à risque, comme lors de déplacements en avion ou lors de la visite de lieux publics bondés. Après s’y être longtemps opposée, la Commission des normes, de l’équité et de la santé et sécurité au travail (CNESST) a élargi en décembre dernier sa recommandation sur le port du masque N95 aux travailleurs de la santé en zones chaudes et tièdes, ou en contact étroit avec des patients.

« Le message à retenir, c’est que les mesures actuelles fonctionnent toujours. Le masque N95 épouse mieux le visage, mais s’il n’est pas testé ou mal ajusté, il n’est pas plus efficace que le masque chirurgical », insiste le Dr Perron.

« Risque réel » à considérer

Mais d’autres experts s’opposent à cette vision dans le contexte actuel de transmission communautaire élevé d’Omicron et d’accès de plus en plus précaire aux soins dans les hôpitaux.

« Il est plus que temps de revoir cette position. Tous les scientifiques reconnaissent la supériorité du N95, même s’il n’y a pas d’études randomisées portant sur la COVID qui le prouve. On est dans une vague où les gens doivent se protéger au maximum », affirme le chercheur et immunologiste André Veillette, de l’Institut de recherches cliniques de Montréal (IRCM). Tous les travailleurs à risque, dont les professeurs et éducatrices en services de garde, devraient avoir accès à des masques N95, croit-il. « Avec le retour en classe, il y a un risque réel d’attraper la COVID dans les écoles et les garderies, lors de contacts étroits avec les enfants dans des locaux mal ventilés. »

Au moment où Québec vient de dévoiler un plan de priorisation et de gestion des hospitalisations prévoyant le retour de travailleurs infectés et la cohabitation possible de patients COVID et non-COVID à l’hôpital, André Veillette estime que tous les patients qui fréquentent les hôpitaux devraient se doter de N95 lors de leurs visites. « En fait, dit-il, à moins d’une urgence, je leur suggérerais même de ne pas y aller ! »

Le professeur Maximilien Debia, spécialiste en hygiène du travail à l’École de santé publique de l’Université de Montréal, considère aussi qu’il est temps de « changer de paradigme » pour le N95. « On a une obligation de limiter l’exposition des travailleurs au virus. Si la CNESST a jugé bon d’élargir le [port du] N95 aux zones froides, on peut penser que ce masque serait aussi utile pour la population plus exposée. C’est aux décideurs de voir à cela », croit-il.

Nuances sur l’efficacité

L’INSPQ ne prône toujours pas l’usage de masque N95 ou KN95 dans la collectivité, le réservant aux employés exposés à des risques d’exposition accrus, notamment lors de procédures médicales générant des aérosols. La non-conformité de plusieurs masques KN95 vendus sur le marché s’ajoute aux réserves pour en limiter l’usage par le grand public. « Jusqu’à 60 % des cargaisons de KN95 ne répondent pas aux normes », affirme le Dr Perron.

Même les masques chirurgicaux vendus en magasin doivent être conformes aux normes internationales (ASTM F2100 ou EN 14683), ou du Québec (BNQ 1922-900), pour assurer leur pleine protection, ajoute cet expert.

Cette semaine, l’Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail (IRSST) a émis un nouvel avis à l’égard des masques, où l’on stipule que l’efficacité de filtration du masque chirurgical oscille entre 95 à 98 %, et celle du N95 entre de 95 à 99,9 %, selon les tests. Le N95 est toutefois considéré comme un « appareil de protection respiratoire » (APR) car, contrairement au masque chirurgical, il filtre autant l’air expiré que celui qui est inspiré.

La capacité de filtration ne doit pas être le seul critère à retenir lors du choix d’un masque, estime l’IRSST. Le N95 nécessite un ajustement à chaque usage et doit être porté sans barbe. Le masque chirurgical « permet une protection collective », mais pas une protection respiratoire aussi complète, à cause de sa non-étanchéité. Le N95 n’est supérieur que si toutes les conditions décrites plus haut sont remplies.

Pour l’instant, l’Ontario offre le masque N95 à ses enseignants, l’Italie l’exige des personnes voulant accéder à certains lieux culturels et sportifs, alors qu’il est requis pour entrer dans certains commerces en Autriche. « Mais le principe de base de la prévention, c’est d’appliquer le principe du fromage suisse, soit de multiplier les mesures sanitaires, pas juste de focuser sur le masque », rappelle le professeur Debia.

L’état de santé ou de vulnérabilité des personnes ainsi que les situations auxquelles elles sont exposées sont déterminants dans le choix d’un masque, ajoute le Dr Veillette. « Plusieurs patients immunodéprimés portent déjà le N95 », insiste-t-il. Quel qu’il soit, le masque demeure la principale mesure barrière à respecter et celle que maintient toujours 90 % de la population, selon l’INSPQ, suivie par l’évitement des rassemblements privés (70 %).

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