De boudé à essentiel: le destin du test rapide au Québec

C’est au mois d’octobre 2020 que les tests rapides ont fait leur apparition au Québec une première fois.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir C’est au mois d’octobre 2020 que les tests rapides ont fait leur apparition au Québec une première fois.

Avant novembre 2021, le Québec n’avait jamais vraiment effectué de démarches en vue d’offrir à la population l’option de faire des tests de dépistage elle-même, malgré l’obtention au fil de l’année de plusieurs millions de tests rapides d’Ottawa. L’arrivée du variant Omicron a mis le feu aux poudres et précipité ses plans, au point de liquider presque instantanément sa commande de décembre.

Au tournant de l’année 2022, soit au 22e mois de la pandémie mondiale de la COVID-19, le gouvernement Legault a radicalement changé son approche envers les autotests rapides. Depuis quelques jours, ce petit outil de dépistage maison est devenu pour plusieurs l’unique moyen de confirmer une infection au virus. Pourtant, à peine quelques semaines plus tôt, le gouvernement ne jugeait pas nécessaire d’en distribuer aux citoyens. Que s’est-il passé ?

Le Devoir a examiné les données, les rapports d’experts et a interrogé des responsables gouvernementaux pour tenter de dresser une ligne du temps des événements qui ont mené à la rupture de stock pendant les Fêtes. Celle-ci montre que le gouvernement du Québec a fait preuve de réticence à l’égard des autotests. Cela, même si la pratique est vantée par certains experts et est devenue la norme dans plusieurs pays du monde depuis des mois.

La saga du test rapide

 

C’est au mois d’octobre 2020 que les tests rapides ont fait leur apparition au Québec une première fois. D’abord livrés au compte-goutte, ils ont fini par constituer une réserve substantielle au cours des mois. Selon les données compilées par Le Devoir, le Québec a reçu environ huit millions de tests rapides antigéniques d’octobre 2020 à novembre 2021. D’après une fiche d’information produite par l’Institut national de santé publique du Québec cette année, ces dispositifs, de marque Abbott Panbio, ne pouvaient être manipulés que par des professionnels de la santé.

Au Québec, le directeur de la campagne vaccinale, Daniel Paré, porte deux chapeaux depuis l’été dernier. En plus d’assurer l’immunisation de la population, il a pris en charge, en septembre, la distribution des autotests. « Avant, je peux moins vous en parler », a-t-il convenu en entrevue avec Le Devoir la semaine dernière.

Appelé à l’aide pour accélérer l’utilisation des tests dans les écoles, M. Paré a entamé leur distribution au mois de septembre dans certains établissements scolaires. Une plus faible proportion a aussi servi dans le réseau de la santé, assure-t-il.

Mais en « octobre, novembre », la Santé publique change son fusil d’épaule. Québec obtient le feu vert pour que la population générale puisse utiliser les autotests. Pourquoi ? Le Devoir a demandé au ministère de la Santé et des Services sociaux sur quelles bases scientifiques s’appuyait ce changement de cap. Au moment où ces lignes étaient écrites, nous n’avions toujours pas obtenu de réponse.

« On aurait pu les rendre disponibles pour le consommateur plus rapidement », soutient au téléphone Caroline Quach-Thanh.

Professeure titulaire au Département de microbiologie, infectiologie et immunologie de l’Université de Montréal, elle a mené dès le début de l’année 2021 un projet pilote pour évaluer l’efficacité des tests de dépistage rapide dans les écoles. En juin, elle présentait ses recommandations à Québec. La Dre Quach-Thanh reconnaît avoir été surprise du temps de réaction du gouvernement dans la saga des tests.

« La décision de démarrer leur utilisation a été prise assez tardivement, même si on avait fait des représentations tout l’été », observe-t-elle.

La Dre Quach-Thanh se souvient avoir ressenti des réticences au sein de la Direction générale de santé publique. Résultat : le déploiement dans la population générale a tardé.

« Je vous dirais que la Santé publique était assez frileuse », se remémore l’experte, qui a elle-même acheté des tests rapides sur le marché privé avant que Québec en amorce le déploiement.

« Je pense que certaines personnes avaient l’impression que, comme le test fonctionnait mal [pour détecter certains cas], ça ne nous donnait pas grand-chose, finalement. »

Omicron change la donne

 

La vice-première ministre du Canada, Chrystia Freeland, s’est montrée complètement incrédule quand un journaliste lui a demandé, le 14 décembre, si la commande de tests rapides n’avait pas été passée un peu tard en vue des Fêtes. « Pas du tout. En fait, nous avons déjà beaucoup de tests rapides dans le pays, a-t-elle répondu. Mon message aux provinces et territoires, aux autorités de santé du pays, est : s’il vous plaît, utilisez et distribuez les tests rapides que nous vous avons déjà envoyés. »

Moins de dix jours plus tard, et malgré l’arrivée de 11,2 millions d’autotests rapides supplémentaires en décembre, le Québec s’est retrouvé en proie à une pénurie complète de tests rapides sur tout son territoire.

Roxane Borgès Da Silva tape sur le clou des tests rapides depuis plus d’un an. À ses yeux aussi, la réponse a été trop timide. « Je pense que la Santé publique a ignoré cet outil. Finalement, ils se retrouvent à devoir faire face à une situation explosive », avance-t-elle.

Cette « situation explosive », c’est Omicron. Depuis la fin du mois de novembre, le Québec doit composer avec le variant de la COVID-19 le plus contagieux auquel il a dû faire face jusqu’à maintenant. Et pourtant, au cours des derniers jours, les tests PCR, utilisés depuis le début de la pandémie et analysés en laboratoire, n’ont servi qu’aux travailleurs des réseaux de la santé et de l’éducation. La population générale doit, elle, se fier sur les autotests… quand elle peut mettre la main dessus.

Au départ, le gouvernement de François Legault travaillait sur un « plan de transition », censé se mettre en branle au début de 2022. Celui-ci devait mener les Québécois à adopter une stratégie d’autogestion des cas, appuyée sur le recours aux tests rapides, explique M. Paré.

Or, l’arrivée du variant Omicron à la fin du mois de novembre a tout bousculé. « C’est arrivé beaucoup plus rapidement qu’on le pensait, et on a dû s’adapter », confie-t-il devant son écran, à la fin d’une autre étourdissante journée de janvier.

« On allait commencer tranquillement avec certains groupes — les parents, les clientèles plus jeunes —, se remémore-t-il. C’est certain qu’Omicron a changé la stratégie plus lente qu’on avait. »

Le gouvernement Legault attend 31,5 millions de tests rapides en janvier. S’il dit manquer de prévisibilité concernant les prochains arrivages, M. Paré affirme attendre autant de tests, sinon plus, dans les prochains mois.

« Il y a une perception qu’on ne les aimait pas, les tests, souligne-t-il. On les aime. »



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