Une gratuité maudite pour les Québécois infertiles

Comme Jo-Annie Maheux et son conjoint, 70% des patients infertiles se tournent vers le programme privé pour fonder une famille. Mais celui-ci dépend en grande partie des cliniques de fertilité privées, qui interrompent une après l’autre leurs services, dénonçant un manque de consultations et une couverture qui les rembourse si peu qu’elle les accule à la faillite.
Photo: Courtoisie Jo-Annie Maheux Comme Jo-Annie Maheux et son conjoint, 70% des patients infertiles se tournent vers le programme privé pour fonder une famille. Mais celui-ci dépend en grande partie des cliniques de fertilité privées, qui interrompent une après l’autre leurs services, dénonçant un manque de consultations et une couverture qui les rembourse si peu qu’elle les accule à la faillite.

Le rêve d’avoir des enfants qu’ont des milliers de Québécois infertiles se retrouve prisonnier du conflit qui oppose les cliniques de fertilité privées et le gouvernement. La vague d’espoir suscitée en novembre par l’adoption de la gratuité des services de fécondité est aujourd’hui déçue en raison d’un litige dont les patients font les frais.

Le gouvernement caquiste a remis la fécondation in vitro dans le giron du régime de couverture publique le 15 novembre dernier, six ans après l’interruption d’un programme similaire en 2015.

« Avec cette loi, nous souhaitons faciliter l’accès aux services pour de nombreuses familles québécoises », affirmait alors le maître d’œuvre du programme, le ministre Lionel Carmant.

Le succès de ce programme public dépend en grande partie des cliniques de fertilité privées, vers lesquelles 70 % des patients infertiles se tournent pour fonder une famille.

Or, ces cliniques interrompent l’une après l’autre leurs services en dénonçant un manque de consultation et une couverture qui les rembourse si peu qu’elle les accule à la faillite.

Au cœur du litige se trouve le montant remboursé par le gouvernement pour les fécondations in vitro. Les cliniques de fertilité privées l’estiment sous-évalué et demandent 7600 $ pour la composante technique, qui comprend notamment les frais de loyer, d’électricité et de main-d’œuvre. Le gouvernement juge leur demande déraisonnable et propose un dédommagement de 3905 $, plus le remboursement des actes médicaux.

« Les cliniques demandent près du double de la compensation, écrit le cabinet du ministre Carmant. Nous devons respecter la capacité de payer des contribuables. »

Le conflit s’envenime sans qu’un règlement soit en vue. L’Association des fertologues du Québec (AFQ) a demandé publiquement, et ce, à trois reprises de rencontrer le ministre Carmant. L’AFQ s’est jusqu’ici heurtée à une fin de non-recevoir, le gouvernement assurant avoir rencontré l’association « avant et après la mise en application du programme ». 

Vendredi, le ministre délégué de la Santé a ouvert la porte à rencontrer les cliniques privées, « mais seulement une fois qu’elles continueront de fournir des services ».

 

Services interrompus

Chaque partie prétend agir dans l’intérêt supérieur des patients. Or, pendant que la discorde persiste entre les deux camps, les Québécois infertiles voient leur processus de procréation, nourri d’espoirs à chaque ovulation, mais assombri par la déception à chaque échec de grossesse, interrompu sans explication.

Ce cycle, Jo-Annie Maheux et son conjoint le vivent depuis trois ans. « Je me sens pognée entre deux chaises, explique celle qui a déjà déboursé plus de 10 000 $ pour une fécondation in vitro infructueuse dans une clinique privée. Le processus, à la base, est tellement anxiogène et tellement émotif. » Elle déplore une situation qui la confine à l’attente, elle et son rêve d’être maman.

Les cliniques annoncent la fin de leurs services de fécondation et d’insémination par courriel ou par téléphone, sans fournir d’explications.

« Cette situation est hors de notre contrôle », écrivait la clinique Ovo à une autre patiente, début décembre. « Malheureusement, nous sommes incapables de vous donner plus de détails. Bonne journée », concluait le message.

La patiente en question, qui désire préserver son anonymat puisqu’elle n’a pas annoncé à ses proches son projet d’offrir un frère ou une sœur à son unique garçon, a déjà déboursé 2500 $ pour obtenir le sperme d’un donneur. Celui-ci demeurera dans un congélateur jusqu’à la reprise des services d’insémination.

« Ça me rend triste et ça me crée du stress, explique-t-elle. Les jours et les mois comptent beaucoup dans mon cas. »

Autant cette patiente que Jo-Annie Maheux seraient prêtes à payer plutôt que d’attendre le règlement d’un conflit qui ne les regarde pas. Elles ne peuvent cependant pas le faire puisqu’elles sont admissibles au programme de gratuité mis en place par le gouvernement.

Sur les réseaux sociaux, certaines affirment se tourner vers les États-Unis pour obtenir une fécondation in vitro. D’autres se demandent si les cliniques en Ontario peuvent leur offrir le service, censé être accessible et gratuit au Québec.

Silence des cliniques

Aucune clinique de fertilité privée n’a voulu parler au Devoir dans le cadre de ce reportage, assurant « réserver leurs commentaires publics pour l’instant » . Toutes renvoient à un communiqué publié par l’AFQ, qui presse le ministre Carmant de « reconnaître que la participation des centres privés de procréation assistée, comme partenaires du réseau public, est cruciale afin de favoriser l’essor du programme ».

Sur les réseaux sociaux, les cliniques incitent maintenant leur clientèle à écrire au ministre. « Il y va de l’accessibilité au programme pour de nombreux patients québécois », insistait encore Procréa jeudi.

Plusieurs Québécois infertiles digèrent cependant mal l’interruption de services couverts par la RAMQ par ces cliniques privées. Les inséminations artificielles, qui n’ont jamais cessé d’être remboursées par le gouvernement même après l’abolition du précédent programme en 2015, sont ainsi suspendues par plusieurs centres privés.

La Fédération des médecins spécialistes compte s’en mêler. « La préoccupation première de la Fédération, c’est l’accès aux soins. Nous voulons regarder l’ensemble du dossier dans le respect des engagements pris par la Fédération et son Association », écrit le porte-parole de la FMSQ, Guillaume Demers.

Les frais associés aux inséminations artificielles ont grandement diminué lors de la dernière révision tarifaire réalisée par la Fédération des médecins spécialistes. Avant, le coût d’une stimulation ovarienne et d’une insémination artificielle variait entre 575 et 670 $. En vertu de la nouvelle grille tarifaire, ce prix oscille maintenant entre 360 et 470 $, acte médical et frais techniques compris.

Du « chantage »

À bout de patience, l’Association infertilité Québec (ACIQ) décrie l’arrêt des services couverts par le régime public par les cliniques privées. « Il est inacceptable que des patientes soient placées dans des situations intenables par leur clinique », écrivait jeudi la présidente de l’ACIQ, Céline Braun, en accusant les médecins de violer l’article 13 de leur code déontologique en participant « à une action concertée de nature à mettre en danger la santé ou la sécurité d’une clientèle ou d’une population. »

L’association recommande « de refuser ce chantage » et de se tourner vers les centres de procréation publics, déjà submergés par les demandes.

Prisonnière de ce litige, Jo-Annie Maheux refuse de croire que quelques milliers de dollars l’empêchent de poursuivre son rêve. « On aimerait ça, pouvoir payer de nos poches la différence » qui empêche le gouvernement et les cliniques privées de s’entendre. « Tout ce que je veux, c’est mon bébé. »

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