Faut-il «emmerder» ceux qui sont encore non-vaccinés?

L’étape de la vaccination obligatoire ne semble pas encore dans les plans du gouvernement.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne L’étape de la vaccination obligatoire ne semble pas encore dans les plans du gouvernement.

Québec ne dit pas ouvertement vouloir « emmerder » les non-vaccinés, selon le souhait formulé cette semaine par le président français, Emmanuel Macron, mais c’est tout comme.

Les annonces de jeudi par le ministre de la Santé, Christian Dubé, vont bloquer, d’ici quelques semaines et de manière quasi complète, l’accès à la vie sociale « normale » des personnes qui n’ont pas été vaccinées. Fini tous les commerces non essentiels, dont les succursales de la SAQ et de la SQDC dès le 18 janvier, comme l’accès aux restaurants ou aux salles de spectacle et de sport était déjà interdit sans passeport vaccinal.

Par contre, l’étape de la vaccination obligatoire ne semble pas encore dans les plans du gouvernement. Des voix s’élèvent pourtant pour la réclamer, dont celle du président-directeur général du Conseil pour la protection des malades du Québec.

« L’article 123 de la Loi sur la santé publique dit que l’État, dans une situation de crise sanitaire, peut ordonner la vaccination de tous les citoyens », dit Me Paul G. Brunet. Il est également président du conseil d’administration de l’organisme, mais cette instance ne s’est pas encore prononcée sur le délicat sujet éthique de l’obligation immunitaire. « Je comprends que dans une société démocratique, on fait attention. Mais on peut tenir ce discours, même devant un tribunal, demandant que tout le monde soit vacciné. C’est ma position. »

L’option gagne des faveurs ici comme ailleurs. L’Autriche appliquera cette mesure à compter du 1er février pour les citoyens de plus de 14 ans avec une amende de 3600 euros pour les récalcitrants. L’Équateur et l’Indonésie ont déjà franchi ce cap. La République tchèque, la Grèce et l’Italie l’imposent aux personnes âgées (de 50 ou 60 ans selon les pays).

L’ancien premier ministre de France, Édouard Philippe, s’est prononcé ouvertement mercredi pour la vaccination obligatoire. Il a également appuyé l’idée derrière la déclaration du président Macron pour « emmerder les 8 à 10 % qui refusent de se faire vacciner » et dit croire qu’« une bonne majorité des Français » est d’accord avec cette option également.

Des questions éthiques

 

« Je comprends que ce serait plaisant de dire de les emmerder, mais moi, je pense que le premier objectif, c’est de limiter les contacts, a répondu le ministre Dubé à une question évoquant la vulgaire formulation française. Le deuxième objectif, c’est de les protéger contre eux-mêmes. » En ce moment, plus de 50 % des lits en soins intensifs sont occupés par des non-vaccinés alors qu’ils ne représentent que 10 % de la population.

Jocelyn Maclure, spécialiste des questions éthiques, juge l’approche gradualiste acceptable. « Je pense que j’ai été le premier à proposer l’extension du passeport vaccinal dans cette nouvelle phase de la pandémie, dit le professeur de philosophie à McGill et président de la Commission de l’éthique en science et en technologie du Québec. C’est une mesure qui se justifie bien. Elle prend acte que la contribution des non-vaccinés à cet état de crise est significative. »

M. Maclure ajoute que les restrictions semblent plus acceptables pour les situations où il y a risque de transmission, dans certains milieux de travail clos notamment. « Quand il est question de la SAQ, c’est plutôt une logique à la fois incitative et punitive, poursuit-il. Cette option me déplaît. Elle s’inscrit dans une conception quasi revancharde de la justice. C’est cet aspect que je n’aime pas. Il y a une grogne populaire, et je la comprends. Mais ce n’est pas nécessairement une bonne base pour prendre des décisions politiques. »

L’option de la vaccination obligatoire lui semble encore plus problématique. Que désigne-t-elle d’ailleurs ? Une surtaxe ou une contravention aux non-vaccinés, souvent démunis culturellement et financièrement ? « Personne ne pense forcer les injections, dit le philosophe. Je comprends la frustration, l’impatience. Mais au bout du compte, on a affaire à des concitoyens, et il faut se demander jusqu’où on veut aller dans les mesures extrêmement dures et punitives et sans pitié. […] Il faut prendre des décisions efficaces et proportionnelles. »

Un entêtement frustrant

 

Le Québec compte environ 2000 patients hospitalisés souffrant de la COVID-19 (certains admis pour d’autres maladies). Les prévisions dévoilées jeudi envisagent d’ici la mi-janvier une augmentation à 3000 cas de patients occupant les lits de courte durée et environ 400 autres aux soins intensifs. Ce qui dépasserait les limites du système hospitalier qui doit en plus faire face à cette hausse des malades avec de moins en moins de personnel. Environ 20 000 professionnels de la santé sont présentement en congé de maladie.

La Dr Laurie Robichaud est au front. Elle confie poliment en avoir plein son sarrau des non-vaccinés, même si tous les patients ont droit à ses bons soins au service d’urgence de l’Hôpital général juif de Montréal.

« J’ai fait le serment de soigner tout le monde, dit-elle. Je dis toujours à la blague que je ne juge jamais. Par contre, c’est certain que mon rôle, c’est aussi d’éduquer mes patients. Sur cette partie, oui, je l’avoue, ça devient frustrant quand je me rends compte que les arguments de certains pour ne pas se faire vacciner sont non fondés scientifiquement, illogiques, de sources inappropriées. Ce qui est le plus frustrant en fait, c’est l’obstination incroyable des non-vaccinés. C’est devenu de l’orgueil, à ce point-là. »

L’entêtement a des conséquences sur tous, comme le comportement de « covidiots » vaccinés ne respectant pas les consignes sanitaires ici ou dans un avion vers le Sud. Sauf que les conséquences sont immenses sur les capacités du réseau hospitalier à jouer son rôle avec des dilemmes tragiques pour les soignants.

« On est humain comme tout le monde, dit la Dre Robichaud. Les gens sont fatigués et anxieux. C’est difficile de rester la tête froide, poli, toujours. On est frustré par la situation. On est frustré par les débordements nombreux. En ce moment, c’est le branle-bas de combat partout au Québec pour tenter d’éviter les bris de services, qui malheureusement seront inévitables dans tellement de centres. »

Je veux juste montrer qu’on n’a pas tant le choix en ce moment de prendre soin des cas de COVID même non vaccinés qui nous arrivent avec une saturation basse, très amochés

 

Elle ajoute que, maintenant, les malades de l’urgence les plus sévèrement et rapidement attaqués sont presque tous non vaccinés. « On voit clairement un bénéfice de la vaccination : oui, certains avec triple dose, sont hospitalisés, mais pour la plupart, ils n’ont pas besoin de ventilation invasive ou de soins critiques. »

Cela dit, l’impératif catégorique de son métier exige de soigner « tout le monde » et de hiérarchiser les soins en fonction de la gravité des états. Il n’est donc jamais au grand jamais question de favoriser un patient vacciné par rapport à un autre qui ne le serait pas. Laurie Robichaud propose même une allégorie puissante pour bien comprendre cet enjeu.

« Si un délinquant assassine deux personnes, boit une bouteille de vodka, prend le volant et tue une famille dans un accident, arrive à l’hôpital très blessé, c’est de lui que je dois m’occuper d’abord en tant que médecin. J’exagère ? Je veux juste montrer qu’on n’a pas tant le choix en ce moment de prendre soin des cas de COVID même non vaccinés qui nous arrivent avec une saturation basse, très amochés. Je comprends que pour la société, c’est frustrant. Pour nous aussi. Mais mon rôle ne change pas. »
 


Une version précédente de ce texte identifiant Jocelyn Maclure comme le conseiller en chef du gouvernement sur les questions éthiques a été corrigée. 

À voir en vidéo