Les primes attirent peu d’infirmières du privé

Plus de 1350 infirmières, infirmières auxiliaires et inhalothérapeutes ont été embauchés par les établissements de santé depuis que Québec a annoncé, le 23 septembre, des incitatifs financiers pour attirer et retenir le personnel. Ces nouveaux employés n’ont pas tous quitté le secteur privé ou leur retraite pour se joindre au réseau public. Loin de là. C’était pourtant l’une des visées principales du programme.

Le Devoir a demandé aux établissements de santé de lui fournir le nombre d’infirmières, d’infirmières auxiliaires et d’inhalothérapeutes qu’ils ont embauchés depuis l’annonce des mesures incitatives gouvernementales. Vingt-six ont offert une réponse. Environ la moitié de ceux-ci ont donné des chiffres sur la provenance des nouveaux employés (secteur privé ou retraite), commeLe Devoir l’avait demandé.

Au CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, 10 des quelque 95 professionnels embauchés depuis l’annonce des mesures incitatives proviennent du secteur privé, et 2 sont retraités. Le CIUSSS du Centre-Ouest-de-l’Île-de-Montréal, lui, a recruté 65 infirmières, infirmières auxiliaires et inhalothérapeutes, dont 4 issus du secteur privé et 6 à la retraite.

Parmi les 122 professionnels embauchés par le CISSS de Lanaudière, 7 ont quitté le privé pour le public et 24 sont sortis de leur retraite.

 

Mais où travaillaient les autres personnes recrutées ? Le CISSS des Laurentides fournit des éléments de réponse. Il dit avoir recruté 48 employés, dont 8 en provenance d’agences privées de placement, 7 du secteur privé, 10 à la retraite et 23 du réseau public (c’est-à-dire travaillant dans un autre établissement de santé).

Des professionnels travaillant déjà dans le réseau, donc. Et de nouvelles diplômées ? « Il peut s’agir de nouvelles diplômées, oui, mais aussi de ressources qui viennent du privé, d’autres régions, etc., répond la porte-parole du CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal, Marie-Hélène Giguère. On recrute de l’étranger beaucoup aussi. » Son CIUSSS a procédé à l’embauche de 166 infirmières, infirmières auxiliaires et inhalothérapeutes depuis le 23 septembre.

Pas d’exode du privé

Le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, espérait attirer quelque 4000 infirmières dans le réseau de santé grâce à ces incitatifs financiers.

L’exode du privé vers le public n’a cependant pas eu lieu, selon la présidente de l’association Entreprises privées de personnels soignants du Québec, Hélène Gravel. « On a eu très peu de démissions, dit-elle. Ça s’explique par le fait qu’une bonne majorité des gens qui travaillent pour nous travaillent à temps partiel et ne veulent pas travailler à temps plein.  »

Pour obtenir une prime allant de 12 000 à 15 000 $, les nouveaux employés du réseau public doivent s’engager à travailler à temps complet pendant 12 mois. Même obligation pour le personnel en soins infirmiers et cardiorespiratoires déjà en poste, dont la prime s’élève à 15 000 $ ou 18 000 $, selon la région.

Selon le Syndicat interprofessionnel du CHU de Québec (SICHU-FIQ), les nouvelles primes de rétention offertes par le gouvernement ont eu peu d’effets sur les ressources humaines. « Ça n’a pas attiré les foules au CHU, dit sa présidente, Nancy Hogan. Le TSO [temps supplémentaire obligatoire] est encore là, il n’a pas diminué. »

Depuis le 23 septembre, le CHU de Québec a embauché 52 professionnels. Il a toutefois été impossible de savoir combien d’entre eux provenaient du privé ou étaient retraités, cette donnée étant « difficile » à établir, selon le centre hospitalier.

Pour la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec-FIQ, « la stratégie d’attraction du gouvernement qui se base uniquement sur le versement de primes temporaires très contraignantes » a démontré ses limites.

D’après le dernier bilan du MSSS, publié jeudi, 4254 employés du réseau public sont passés de temps partiel à temps plein depuis l’annonce des primes. Des discussions sont aussi en cours avec près de 4619 « candidats potentiels », indique Québec.

« Malgré les assouplissements annoncés il y a déjà trois semaines, le gouvernement n’arrive pas à faire bouger l’aiguille ni à ramener suffisamment de professionnelles en soins pour soulager la pression qui pèse sur les épaules de celles qui restent dans le réseau », dénonce la présidente par intérim de la FIQ, Nathalie Levesque.

Mesures d’attractivité

Au cabinet du ministre Christian Dubé, on dit « comprendre la frustration des infirmières ». « Nous sommes déjà au travail afin que [les heures supplémentaires obligatoires] soient une mesure d’exception, et non une méthode de gestion », a indiqué son attachée de presse, Marjaurie Côté-Boileau.

Le ministre Christian Dubé a récemment annoncé un montant forfaitaire additionnel pour aider les régions éloignées comme l’Abitibi-Témiscamingue et le Nord-du-Québec, ainsi que l’Outaouais, à attirer de la main-d’œuvre. Les salariés qui choisissent de s’établir là-bas pour deux ans et d’y travailler (à temps complet, à temps complet avec réduction du temps de travail ou à temps partiel) recevront une prime supplémentaire de 12 000 $ par année.

À la lumière des données obtenues par Le Devoir, ces régions ont bien besoin de ce coup de pouce. Le CISSS de l’Abitibi-Témiscamingue a embauché 7 infirmières et infirmières auxiliaires — dont 5 provenant du privé — depuis l’annonce des primes. L’établissement indique que 46 employés ont rehaussé leurs heures et occupent un poste à temps plein.

D’autres établissements s’en tirent beaucoup mieux. Le Centre universitaire de santé McGill (CUSM) a procédé à 121 embauches au cours des deux derniers mois et demi. « Je suis convaincu que les conditions de travail changent la donne », dit Alain Biron, directeur adjoint des soins infirmiers au CUSM.

Les heures supplémentaires obligatoires n’existent pas au CUSM, souligne-t-il. Les quarts de 12 heures, l’autogestion des horaires, la rotation des quarts de travail contribuent à attirer du personnel, selon lui. « Une infirmière qui débute va travailler de jour, dit Alain Biron. Elle ne fera pas une “sentence à vie” quasiment de nuit jusqu’à tant qu’elle fasse son temps et qu’après ça, elle va avoir un poste de jour. »

Avec Isabelle Porter

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