Mettre la maltraitance des aînés sur le radar

Martine Letarte
Collaboration spéciale
La pandémie a révélé l’ampleur des dysfonctionnements dans les CHSLD et les résidences privées pour personnes âgées au Québec et ailleurs dans le monde.
Photo: Darryl Dyck La Presse canadienne La pandémie a révélé l’ampleur des dysfonctionnements dans les CHSLD et les résidences privées pour personnes âgées au Québec et ailleurs dans le monde.

Ce texte fait partie du cahier spécial Les prix de l'Acfas

Depuis 35 ans — donc bien avant que la COVID-19 révèle au grand jour la gravité de la situation au Québec —, Marie Beaulieu étudie la maltraitance des aînés. Professeure à l’École de travail social à l’Université de Sherbrooke, elle a reçu cette semaine le prix Acfas Thérèse Gouin-Décarie pour les sciences sociales.

Nous avons joint la professeure Marie Beaulieu alors qu’elle venait tout juste de donner une conférence virtuelle en Corée du Sud sur la maltraitance des aînés dans le contexte de la COVID-19 organisée par l’International Network for the Prevention of Elder Abuse.

« Nous ne sommes pas les seuls à avoir vu de la maltraitance envers les aînés pendant la pandémie : il y en a eu dans plusieurs pays, et la COVID a permis de mieux mesurer l’ampleur des dysfonctionnements qui étaient déjà présents dans le système et leurs conséquences sur les aînés », observe la titulaire de la Chaire de recherche sur la maltraitance envers les personnes aînées, la seule dans le monde qui se concentre sur cette question.

S’intéresser aux victimes

En réalisant un baccalauréat et une maîtrise en criminologie à l’Université de Montréal, Marie Beaulieu fait partie d’une des premières cohortes au début des années 1980 à étudier la victimologie grâce à la professeure Micheline Baril. « À l’époque, la criminologie s’intéressait surtout aux criminels », se souvient la professeure, qui travaille par la suite comme professionnelle de recherche au Centre international de criminologie comparée. Elle y étudie notamment le sentiment d’insécurité dans les grandes villes. « J’ai trouvé très intéressant de voir qu’il était plus élevé chez les personnes âgées, alors que paradoxalement, lorsqu’on regarde les statistiques, elles sont moins victimes de crimes que d’autres groupes d’âge. »

Photo: Michel Caron/UdeS «Il faut travailler non pas pour les aînés, mais avec les aînés», estime la professeure Marie Beaulieu.

La chercheuse est ensuite invitée à faire partie du Comité sur les abus exercés à l’endroit des personnes âgées créé au milieu des années 1980par Thérèse Lavoie-Roux, ministre de la Santé et des Services sociaux au Québec. À ses côtés, on trouve notamment Marguerite Blais, à l’époque animatrice d’émissions d’affaires publiques. Micheline Baril également, avec laquelle elle va chercher le point de vue des aînés. « Nous avons réalisé une série d’entrevues en résidences privées pour aînés et en CHSLD pour produire un rapport, et c’est là que j’ai vraiment eu le coup de foudre pour le dialogue avec les aînés. C’est ce qui m’a convaincu d’aller faire mon doctorat sur la maltraitance en milieux d’hébergement. »

Puis, Mme Beaulieu passe près de dix ans à l’Université du Québec à Rimouski, avant d’accepter en 2001 un poste à l’Université de Sherbrooke, où se trouve le Centre de recherche sur le vieillissement. Elle y localise sa Chaire de recherche et a la chance de travailler à l’implantation du programme de doctorat en gérontologie, le seul offert en français dans le monde.

Quand en 2007, le gouvernement du Québec nomme pour la première fois dans l’histoire une ministre responsable des aînés — à temps plein —,en l’occurrence Marguerite Blais, Marie Beaulieu dépose un mémoire sur la maltraitance. « La ministre a mené une vaste consultation publique sur les conditions de vie des aînés, raconte-t-elle. Certaines préoccupations de mon mémoire ont été reprises dans le rapport publié par la suite et qui a mené en 2010 à l’adoption du Plan d’action gouvernemental pour contrer la maltraitance envers les aînés. »

Elle produit par la suite de nombreux guides en matière de lutte contre la maltraitance, appuyés sur des résultats de recherche, et utilisés au Québec et à l’étranger.

Les aînés au cœur des préoccupations

Les conditions de vie des aînés sont devenues une question incontournable au Québec et ailleurs. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) s’intéresse d’ailleurs au sujet avec sa Décennie pour le vieillissement en bonne santé (2021-2030). « Je codirige avec l’OMS un projet pour réaliser une synthèse des connaissances que nous avons sur la maltraitance afin d’en faire une cartographie mondiale, et ma Chaire a la responsabilité des volets “prévalence de la maltraitance” et “intervention” », précise la professeure.

Sa Chaire travaille par ailleurs au Québec sur un projet qui vise à mieux comprendre comment le travail intersectoriel se fait en situation de maltraitance. « Par exemple, comment les services de soutien à domicile, les policiers, le curateur public et les différents organismes communautaires travaillent-ils, de façon concertée, en matière de maltraitance ? Nous étudions ce qui se fait dans différentes régions du Québec pour mieux comprendre cette coordination, qui est fondamentale pour éviter de laisser les aînés en plan. »

Et même si Marie Beaulieu côtoie de près la maltraitance depuis 35 ans, elle demeure optimiste. « J’ai vu une grande évolution, même s’il reste encore beaucoup à faire. La COVID-19 a amené une prise de conscience plus forte des enjeux. Les aînés sont des citoyens à part entière qui contribuent à la société et ils ont constitué des associations qui prennent la parole publiquement. Il faut travailler non pas pour les aînés, mais avec les aînés. »

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