Un bloc opératoire reluisant... et inutilisé

Pas moins de 1911 patients attendaient une opération de la cataracte à l’hôpital Anna-Laberge en date du 14 novembre.
Photo: Brendan McIlhargey Archives Getty Images Pas moins de 1911 patients attendaient une opération de la cataracte à l’hôpital Anna-Laberge en date du 14 novembre.

À l’hôpital Anna-Laberge, à Châteauguay, près de 2000 personnes sont en attente d’une opération de la cataracte, dont la moitié depuis six mois et plus. Le centre hospitalier affiche l’un des pires bilans au Québec. Une situation qui met en péril l’autonomie de personnes âgées, dénoncent des professionnels de la vue.

« C’est inacceptable », affirme Darkise Richard, optométriste et propriétaire du Centre visuel D.R., situé à Châteauguay. Parmi ses clients, environ 250 figurent sur la liste d’attente de l’hôpital Anna-Laberge pour subir une opération de la cataracte.

« La semaine dernière, j’ai fait une demande pour une patiente parce que sa vision avait dramatiquement baissé, dit-elle. J’ai eu un rendez-vous au mois d’août 2022. Et c’est pour une rencontre préopératoire avec l’ophtalmologiste. Elle ne sera pas opérée à ce moment-là. »

Darkise Richard a fait « un peu de pression » auprès d’Anna-Laberge afin de devancer ce rendez-vous. « Ils ont été capables de nous avancer ça au mois de juin 2022, affirme-t-elle. J’ai peur qu’elle perde son permis de conduire parce que sa vision dégringole, et ça ne va pas s’améliorer d’ici juin. »

Carolina Ortiz, elle, s’inquiète pour sa mère de 81 ans. Son rendez-vous préopératoire avec un ophtalmologiste d’Anna-Laberge est prévu en mars. « Elle se plaint beaucoup de maux de tête sans raison, dit sa fille. On pense que c’est à cause de sa vision. »

Carolina Ortiz se dit « déçue » des délais. « La plupart des personnes qui ont des cataractes sont des personnes âgées, rappelle-t-elle. Ce serait très bénéfique si le gouvernement pouvait avancer un petit peu les opérations, au moins pour leur donner une meilleure qualité de vie pendant le temps qu’il leur reste à vivre. »

« Inacceptable »

Comment expliquer une telle situation ? Dotée d’un bloc opératoire moderne, la clinique d’ophtalmologie d’Anna-Laberge a été inaugurée il y a un peu plus de trois ans par le gouvernement libéral.

Québec y a investi 2,6 millions de dollars pour améliorer les installations, maintenant situées dans le Centre de santé Desjardins, une filiale de la Fondation Anna-Laberge. Le gouvernement paie à cette dernière un loyer de 58 000 dollars par mois, selon un communiqué gouvernemental datant d’août 2018. On promettait d’y réaliser 3500 opérations de la cataracte par année.

Or, depuis juillet 2020, aucune intervention n’y a été effectuée. Interpellé à ce sujet, le CISSS de la Montérégie-Ouest a refusé d’accorder une entrevue au Devoir.

Dans un courriel, l’établissement répond que « la clinique d’ophtalmologie est toujours ouverte, bien que le bloc ne soit pas utilisé en raison des enjeux de main-d’œuvre ». Il précise que le personnel en chirurgie se concentre actuellement sur les opérations « prioritaires » afin de « respecter les délais, notamment en oncologie ».

Les ophtalmologistes d’Anna-Laberge doivent donc opérer leurs patients atteints de cataractes au centre médical spécialisé Chirurgie DIX30, avec qui le CISSS de la Montérégie-Ouest a conclu une entente.

Leurs plages horaires y sont toutefois limitées, comparativement à d’autres centres hospitaliers dont la liste d’attente est moindre. C’est d’ailleurs ce qu’a dénoncé en mars 2021 le chef du service d’ophtalmologie de l’hôpital, le Dr Christian Ferremi, dans une lettre adressée à des gestionnaires du CISSS de la Montérégie-Ouest et dont Le Devoir a pris connaissance.

Selon le directeur général de Chirurgie DIX30, Normand Laberge, les médecins d’Anna-Laberge ont accès à 10 % de la capacité du bloc opératoire d’ophtalmologie de sa clinique, contre 90 % pour ceux pratiquant dans les hôpitaux de la Montérégie-Centre et de la Montérégie-Est.

Pourtant, 1911 patients attendaient une opération de la cataracte à Anna-Laberge en date du 14 novembre, contre 17 à l’hôpital du Haut-Richelieu et 23 à l’hôpital Charles-Le Moyne, d’après le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS).

« Ça n’a pas de sens qu’à un endroit, il n’y a pas d’attente, et que de l’autre côté, il y a un an d’attente, deux ans d’attente. C’est inacceptable », dit le Dr Salim Lahoud, président de l’Association des médecins ophtalmologistes du Québec.

D’après lui, la pandémie y est pour beaucoup dans ces disparités. Il rappelle que des CIUSSS et des CISSS ont été « proactifs » lorsque le MSSS leur a permis de conclure des ententes avec des cliniques privées dans le but de réduire les listes d’attente en chirurgie.

D’autres centres intégrés, comme celui de la Montérégie-Ouest, l’ont été moins et « se sont ramassés avec très peu de disponibilités » pour réaliser des opérations de la cataracte, poursuit le Dr Lahoud. « Leurs patients ont été pénalisés », déplore-t-il.

Ça n’a pas de sens qu’à un endroit, il n’y a pas d’attente, et que de l’autre côté, il y a un an d’attente, deux ans d’attente. C’est inacceptable.

 

Le président de l’Association des médecins ophtalmologistes du Québec affirme avoir signalé le problème au MSSS et a bon espoir que des solutions seront trouvées lors des renouvellements de contrats avec les cliniques.

Chirurgie DIX30 se dit déjà ouvert à « modifier les plages horaires » si le réseau le lui demande. « Par contre, il y a des contrats établis qui sont bien écrits, rappelle Normand Laberge. Ça prend l’autorisation de tout le monde, et c’est vraiment au ministère de faire cette gestion-là. »

De son côté, le MSSS indique qu’il évalue actuellement « la répartition des priorités opératoires » entre les hôpitaux des CIUSSS et CISSS « afin de maximiser l’équité entre les différentes régions ».

Au cabinet du ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, on assure travailler « avec acharnement à rattraper le retard » en s’attaquant « de front » au problème de manque de main-d’œuvre, particulièrement chez les infirmières.

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