Québec épure les listes d’attente en chirurgie

Québec resserre la vis afin de réduire les listes d’attente en chirurgie et pour plusieurs examens diagnostiques. Les patients qui auront raté ou reporté leur intervention une première fois seront maintenant éjectés de la liste d’attente en cas de second refus.

Cette nouvelle directive du ministère de la Santé, entrée en vigueur le 2 novembre dernier, s’appliquera « jusqu’à nouvel ordre », dans le « contexte de la rareté des ressources » et de « l’augmentation significative » du nombre actuel de patients en attente d’une intervention chirurgicale ou diagnostique, peut-on lire. La directive cible notamment les opérations non urgentes et les examens diagnostiques courants telles les endoscopies.

Désormais, après un deuxième refus ou défaut de se présenter, le patient sera retiré de la liste d’attente et devra revoir son médecin pour que soit réévaluée la pertinence de son intervention.

La même directive s’attaque aussi aux patients se déclarant « non disponibles » pour des raisons personnelles. Une situation qui ne pourra être invoquée qu’une fois, et ce, pour six mois tout au plus. Cette mesure semble cibler essentiellement les Québécois résidant dans le Sud ou à l’étranger pour le travail ou pour des raisons personnelles.

Grand ménage

 

Jusqu’en mars 2021, un usager pouvait reporter trois fois une intervention avant d’être éliminé d’une liste d’attente. L’hiver dernier, une directive avait ramené à deux le nombre de reports possibles. Mais cette fois, Québec n’autorise plus qu’un seul report.

Invité à expliquer ce coup de barre, le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) a transmis au Devoir une déclaration de la Fédération des médecins spécialistes du Québec, qui donne son entier appui à cette mesure visant « l’épuration » des listes d’attente et un meilleur accès aux opérations chirurgicales.

Le Devoir a voulu connaître l’ampleur du phénomène. Mais au moment où ces lignes étaient écrites, le MSSS n’avait pas été en mesure de fournir de données permettant de connaître la part des interventions qui sont annulées en raison de motifs imputables aux patients.

Au CISSS de Laval, toutefois, on indique que sur les 3898 patients en attente de passer au bloc opératoire, 9 % ne sont « pas disponibles pour des raisons personnelles » et ont déjà refusé une première date d’opération.

Le CISSS de la Montérégie-Ouest, lui, indique que « le nombre de personnes qui reportent plus d’une fois une chirurgie pour une non-disponibilité personnelle est marginal ». À l’hôpital du Suroît, situé à Salaberry-de-Valleyfield, une soixantaine de patients, sur près de 2500 subissant une intervention chaque année, feront plus d’un report, ce qui représente 2 % des cas, précise le CISSS.

Jean-François Joncas, président de l’Association d’orthopédie du Québec, peine à quantifier le phénomène. Selon lui, le cas « classique » est celui du snowbird, qui refuse d’être opéré l’hiver, lors de son séjour sous le chaud soleil de la Floride.

« [Au printemps], on reçoit des téléphones de patients qui reviennent du Sud pour nous dire qu’ils sont disponibles », dit-il. D’autres invoquent l’impossibilité de s’absenter d’un tout nouvel emploi, poursuit le Dr Joncas. « Il y a des gens qui sont très anxieux. Ils reportent, ils reportent. À un moment donné, ce n’est pas mauvais de voir s’il y a eu une bonne compréhension de la raison pour laquelle cette intervention était recommandée. »

L’orthopédiste croit que cette mesure aidera à exploiter au maximum les blocs opératoires, mais pense aussi qu’elle vise à écrémer les listes d’attente pour améliorer « les statistiques » du MSSS.

Au centre médical spécialisé Chirurgie DIX30, à Brossard, qui gère par le biais d’ententes avec le CIUSSS les listes d’attente en ophtalmologie et en endoscopie de trois hôpitaux, la directive est déjà appliquée. « On a avisé les secrétaires, dit son directeur général, Normand Laberge. Au deuxième refus, c’est bye-bye. »

Selon lui, les reports ne sont « pas la norme ». Mais ils sont plus fréquents dans « certains domaines » où l’attente est moins longue, notamment en ophtalmologie. « C’est facile de reporter [quand le délai supplémentaire] est d’un mois », dit M. Laberge. Ça l’est moins, fait-il remarquer, quand la prochaine disponibilité est dans six mois. Refuser deux dates d’intervention aura des conséquences pour le patient, ajoute-t-il. Il devra revoir son médecin de famille et patienter en sus 6 à 12 mois pour voir un ophtalmologiste. « Il faut une nouvelle demande. »

Mauvaise cible

 

Mais pour les défenseurs des droits des patients, cette directive ne s’attaque pas au nœud du problème.

« On accuse les patients d’être responsables des délais d’attente, alors qu’on devrait aussi pointer du doigt les médecins et les hôpitaux, responsables de l’annulation et du report d’environ 80 % des chirurgies et interventions », s’insurge Me Paul G. Brunet, président du Conseil pour la protection des malades.

Ce dernier cite à cet effet une étude publiée en 2021 qui porte sur les causes d’annulation des opérations réalisées à l’hôpital général de Kingston, en Ontario, entre 2012 et 2016. En moyenne, 14 % de l’ensemble des interventions prévues avaient été annulées, dont moins de 15 % pour des raisons médicales ou des motifs imputables aux patients. Dans 83,5 % des cas, des raisons administratives, potentiellement évitables, étaient à la source des annulations.

Au Québec, c’est surtout le manque de personnel, le manque de lits disponibles aux soins intensifs et la disponibilité des médecins ou d’autres professionnels qui sont à l’origine des reports relevant des hôpitaux. Durant la pandémie, le manque de personnel et la mobilisation des lits de soins intensifs par des patients atteints de la COVID-19 ont joué un rôle majeur dans le report ou l’annulation de nombreuses interventions.

Québec a récemment fait de la réduction des listes d’attente une de ses priorités. Au printemps dernier, le ministre de la Santé, Christian Dubé, a dit souhaiter réduire à 100 000 personnes en 2023 le nombre de patients qui attendent de se faire opérer. On en compte aujourd’hui plus de 150 000, dont le tiers est en attente depuis plus de six mois.

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