Le manque d’infirmières auxiliaires a multiplié par trois le taux de COVID-19 en CHSLD

«L’infirmière auxiliaire, elle est très proche du patient», a expliqué la docteur Sophie Zhang. 
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «L’infirmière auxiliaire, elle est très proche du patient», a expliqué la docteur Sophie Zhang. 

Un aîné vivant dans un centre où il manquait le quart des infirmières auxiliaires avait trois fois plus de chance d’attraper la COVID-19 et risquait plus d’en mourir, selon la docteure Sophie Zhang, venue témoigner lundi aux audiences de la coroner Géhane Kamel sur les décès de personnes âgées ou vulnérables survenus dans des milieux d’hébergement au cours de la première vague de COVID-19.

C’est ce qui ressort de son rapport de maîtrise, où elle a analysé les données des 17 CHSLD du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’île-de-Montréal, après y avoir elle-même travaillé durant la première vague.

«L’infirmière auxiliaire, elle est très proche du patient», a-t-elle expliqué. «Elle va donner tous les médicaments, être au chevet du patient. C’est elle qui va voir s’il commence à développer des symptômes» ou si ses habitudes changent en raison de la maladie, notamment au niveau de l’alimentation.

Briser le cercle vicieux

Devant ce constat, la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec recommande «que le gouvernement adopte une loi pour implanter des ratios sécuritaires en soins» chez les infirmières, les infirmières auxiliaires et les préposés aux bénéficiaires, a déclaré l’une des vice-présidentes du syndicat, Isabelle Groulx.

Elle souhaite ainsi hausser le nombre d’employés par patients. «Nous entendons qu’il y a une pénurie de personnel soignant, mais je dirais plutôt qu’il existe une pénurie de bonnes conditions de travail», a-t-elle défendu. «Il n’y a jamais eu autant d’infirmières au Québec, mais plusieurs quittent leur profession après quelques années de service.»

Cette idée a même déjà été testée, a-t-elle soutenu. En Californie, l’imposition de ratios a permis «une hausse du nombre d’infirmières de 10 000 par année en moyenne», en plus de réduire «de 69 % le nombre de postes vacants».

Au Québec, 16 projets pilotes testés entre 2018 et 2020 ont donné des résultats encourageants. Si 60 % des professionnels disaient «ne pas être en mesure de réaliser toutes leurs activités de soin», ce taux a baissé à 27 % après la mise ne place de ratios, a-t-elle indiqué.

Dépistage, lits et oxygène

Un bon dépistage systématique des résidants «était associé à une baisse de 12 fois l’incidence» de la maladie deux semaines plus tard, dû au fait que ceux qui étaient infectés, même sans symptômes, pouvaient être rapidement isolés, a expliqué la Dre Zhang.

C’est seulement le 10 avril 2020, en plein coeur de la première vague, que les CHSLD ont pu faire un dépistage massif, mais souvent, «cette directive-là n’a pas été complétée par manque d’écouvillons», a-t-elle rappelé. Le dépistage systématique, lui, n’a été autorisé que le 23 avril.

«Chaque augmentation de 100 lits (par centre) était associée à un peu moins que le double de la cote de décès», a-t-elle ajouté. «Des milieux plus petits seraient à favoriser», puisque le risque de transmission y est moindre.

Chose étonnante, l’administration d’oxygène ou de soluté ne semble pas avoir eu d’impact sur la mortalité, si l’on en croit les données de la Dre Zhang. Par contre, un traitement contre la formation de caillots sanguins, appelé thromboprophylaxie, «réduisait de moitié la cote de décès».

Surmortalité

Même si plusieurs ont remis en question le fait que les morts en CHSLD soient vraiment attribuables à la COVID-19, la Dre Zhang compte deux à quatre fois plus de décès qu’à l’habitude durant la première vague.

Cela équivaut à 428 décès excédentaires dans son CIUSSS. Un nombre semblable, 456, a été attribué à la COVID-19.

Même si «nous ne sommes pas toujours certains de la cause du décès», faute de tests suffisants, ces chiffres démontrent selon elle que «les médecins donnaient de bons diagnostics», puisque le nombre de morts en surplus correspond à peu près au nombre de morts causées par le coronavirus.

Le contexte de l’enquête

L’enquête de la coroner se penche sur les morts de personnes âgées ou vulnérables survenues dans des milieux d’hébergement au cours de la pandémie de COVID-19.

Pendant cette période, du 25 février au 11 juillet 2020, les Québécois de 70 ans et plus ont compté pour 92 % des décès dus à la COVID-19, d’après des données de l’Institut national de santé publique du Québec.

Son objectif n’est pas de désigner un coupable, mais bien de formuler des recommandations pour éviter de futures tragédies.

Six CHSLD et une résidence pour personnes âgées ont été désignés comme échantillon. Un décès a été examiné pour chaque établissement. Depuis le 1er novembre, la coroner se penche sur la gestion provinciale de la crise.

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