Des chercheurs tiquent sur des tics... Tok

Des chercheurs soupçonnent les réseaux sociaux comme Tik Tok et Instagram de jouer un rôle dans l'apparition de tics complexes chez des adolescentes.
Photo: iStock Des chercheurs soupçonnent les réseaux sociaux comme Tik Tok et Instagram de jouer un rôle dans l'apparition de tics complexes chez des adolescentes.

Un phénomène étrange émerge un peu partout dans le monde depuis le début de la pandémie de COVID-19 : des adolescentes développent des tics complexes de façon soudaine, sans pour autant être atteintes du syndrome de Gilles de la Tourette. Ce nouveau trouble fascine les chercheurs, qui tentent d’en trouver l’origine. Ils soupçonnent les réseaux sociaux comme TikTok et Instagram de jouer un rôle dans son apparition. Des influenceurs mettent en avant leurs tics dans des vidéos.

À la clinique de Tourette du Centre hospitalier universitaire (CHU) Sainte-Justine, une trentaine de jeunes ont été traités après avoir développé, dans un court laps de temps, des tics moteurs et sonores complexes comme des sifflements, des mots et des gestes, selon un pédopsychiatre qui y travaille, le Dr Baudouin Forgeot d’Arc. La majorité d’entre eux étaient des adolescentes âgées de 15 ou 16 ans.

Des cas pour le moins atypiques. Les tics touchent habituellement davantage les garçons — selon une proportion de trois ou quatre pour une fille — et ils apparaissent souvent lors de l’entrée à l’école, vers l’âge de 6 ans. « En général, ça commence par des tics simples [clignement et roulement des yeux, mouvement de la bouche] et ça va s’étendre du visage vers d’autres parties du corps [torse et mains] », explique le Dr Forgeot d’Arc. Les tics vocaux, comme les reniflements ou les claquements de bouche, apparaissent habituellement « quatre ans après les premiers tics moteurs ».

Or, les quelque 30 patients accueillis par le CHU Sainte-Justine durant la pandémie de COVID-19 présentaient des tics d’emblée « sophistiqués », indique le Dr Forgeot d’Arc. « La majorité n’avait pas de tics avant », précise-t-il.

Beaucoup de ces jeunes avaient toutefois suivi dans les médias sociaux des influenceurs qui présentaient leurs tics dans le but de sensibiliser la population à leur problème. La plateforme TikTok regorge de vidéos avec les mots-clés #tourettes ou #tourettesyndrom. Celles-ci ont généré 6,4 milliards de vues jusqu’à présent.

« J’ai vu des [patients] qui le disaient, “oui, je me rends compte que quand je vois un nouveau tic qui apparaît sur TikTok, je suis influencé, j’ai tendance à l’avoir”, dit le Dr Forgeot d’Arc. Quand je l’ai entendu, c’était dit de façon ouverte et naïve. Pas dans le sens, “je vais copier les tics”, mais dans le sens, “oui, je me rends compte que [cela m’a] influencé”. »

Des cas partout dans le monde

 

De tels cas ont été rapportés dans de nombreux pays. Dans un article publié en août dans la revue Oxford Academic, des chercheurs allemands parlent d’une « épidémie » et identifient le « cas index virtuel » dans leur pays : Jan Zimmermann, un populaire influenceur sur YouTube.

Dans ses vidéos, le jeune Allemand dans la vingtaine multiplie les mouvements, les mots, les phrases et les « comportements bizarres » qu’il définit comme des tics associés à son syndrome de Gilles de la Tourette, ce que remettent en question les chercheurs. Depuis leur diffusion, « un nombre remarquablement élevé de jeunes patients » ont été dirigés vers leur clinique spécialisée pour des « symptômes très semblables » à ceux de Jan Zimmermann dans les vidéos, signalent-ils.

Des médecins de Calgary font aussi état d’une « pandémie parallèle » à celle de la COVID-19 dans un article paru en août dans la revue scientifique Movement Disorder. Leur écrit s’appuie sur des cas rapportés au sein de huit cliniques spécialisées dans le traitement du syndrome de Gilles de la Tourette, situées au Canada, aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Allemagne et en Australie. Les auteurs y indiquent que tous les patients de la clinique de Calgary ont été exposés à des vidéos de tics dans des réseaux sociaux, ce qui n’est cependant pas le cas de l’ensemble des patients des autres cliniques.

La psychologue et professeure à l’UQAM Julie Leclerc ne s’étonne pas que des tics aient pu, en quelque sorte, se propager par le biais des réseaux sociaux. « Chez les gens qui ont le syndrome de Gilles de la Tourette, c’est connu qu’il peut y avoir un phénomène qui ressemble à de la contamination », explique la spécialiste de cette maladie et chercheuse au Centre de recherche de l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal.

Elle souligne que lorsqu’on aborde la question des tics lors d’une thérapie, « c’est normal et attendu qu’il y ait une augmentation des tics ». Le patient devient alors « hypervigilant ». Une « espèce de communication des tics » peut aussi survenir lors d’ateliers entre des personnes atteintes du syndrome, ajoute-t-elle.

Il reste que tirer des conclusions sur le rôle des médias sociaux, à ce stade-ci, est prématuré, juge Julie Leclerc, qui a assisté en octobre à un atelier portant sur le sujet dans le cadre d’un colloque virtuel européen consacré au syndrome de Gilles de la Tourette. D’autres facteurs, comme le stress lié à la pandémie, peuvent avoir influencé le développement de ces tics, estime-t-elle.

La progression « hyperrapide » de ce nouveau trouble soulève néanmoins de nombreuses questions qui méritent investigation, pense-t-elle.

Le Dr Forgeot d’Arc croit aussi que le « grand stress » vécu durant la pandémie et les confinements ont pu contribuer à l’apparition de ces symptômes. Parmi les patients reçus au CHU Sainte-Justine, certains présentaient des « manifestations de détresse psychologique, parfois des manifestations de somatisation », c’est-à-dire des symptômes physiques pour exprimer un mal-être, ajoute-t-il.

Il cite aussi en exemple le cas d’une jeune qui avait des difficultés scolaires. « Elle semblait ne jamais avoir eu de reconnaissance ou d’adaptation [scolaire] pour ça, dit-il. Finalement, avec le tic, elle se retrouvait seule à être sortie de sa classe pour les examens, et ça semblait répondre à un besoin réel, cette chose-là. »

Quelle que soit l’origine du trouble, les jeunes affectés doivent être pris en charge, insiste le Dr Forgeot d’Arc. « Ce sont des gens qui ont réellement besoin d’aide », conclut-il.

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