Suspensions et déceptions dans le réseau de la santé après le repli de Québec

Le maintien de travailleurs non vaccinés en contact avec des patients sème par ailleurs l’inquiétude et la déception, notamment chez les comités d’usagers du réseau de la santé.
Photo: Pascal Pochard-Casabianca Agence France-Presse Le maintien de travailleurs non vaccinés en contact avec des patients sème par ailleurs l’inquiétude et la déception, notamment chez les comités d’usagers du réseau de la santé.

Des dizaines d’employés non vaccinés refusant le dépistage régulier ont été suspendus dans la majorité des établissements du Québec, a appris Le Devoir. Malgré tout, le maintien au travail de quelque 8000 employés non immunisés sème la crainte chez patients et soignants. Le recul de Québec pourrait de surcroît conforter les antivax dans leurs convictions et fragiliser de futures campagnes vaccinales, craignent certains chercheurs.

À défaut de pouvoir maintenir la ligne dure avec ses employés opposés au vaccin, « la majorité des établissements de santé du Québec » ont jusqu’à maintenant suspendu des dizaines d’employés, ou sont en voie de suspendre ceux refusant d’être dépistés trois fois par semaine, a indiqué jeudi au Devoir le ministère de la Santé et des Services sociaux.

Des données reçues de divers établissements de santé (CIUSSS et CISSS) font état de plus d’une soixantaine d’employés retirés de leur poste, sans solde, dont 32 au CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal, 8 en Estrie, 6 dans la région de la Capitale-Nationale, 5 dans Chaudière-Appalaches, 5 en Outaouais et 4 au CUSM. Jeudi soir, plusieurs établissements n’avaient pas transmis leurs données à ce sujet.

Le maintien de travailleurs non vaccinés en contact avec des patients sème par ailleurs l’inquiétude et la déception, notamment chez les comités d’usagers du réseau de la santé. « C’est inadmissible d’aller à l’hôpital sans savoir si on sera soigné par quelqu’un qui est infecté. Quelqu’un peut être testé le matin, attraper le virus le soir même, et donner des soins le lendemain. Si le ministre laisse passer ça, c’est qu’on est dans une année électorale, et qu’on ne veut pas être éclaboussé par des bris de services », fait valoir Paul Bélisle, président du Comité des usagers de Gatineau.

« Pour reculer à ce point, on espère que les informations du ministre sont vraiment fondées sur le potentiel de bris de services. On devrait être en totale sécurité dans un hôpital », ajoute Me Paul Brunet, du Comité pour la protection des malades.

Le Dr Abdo Shabah, porte-parole de l’Association médicale canadienne, est fort déçu de ce changement de cap. « S’il y a une baisse de l’immunité ou l’arrivée d’un nouveau variant, il faudra reconsidérer cette décision. Tous les employés devraient être vaccinés pour protéger les patients. On comprend que ça a été un choix difficile. Il est urgent de rebâtir notre système de santé pour ne plus avoir à vivre ce genre de dilemme », affirme ce médecin, urgentologue à l’Institut de cardiologie de Montréal.

Même si l’Ontario a lui aussi reculé sur la vaccination des travailleurs de la santé, il se réjouit que certains hôpitaux aient pu maintenir le cap, dont l’Hôpital général d’Ottawa et l’hôpital pour enfants de Toronto, qui ont congédié 186 et 150 employés non vaccinés.

Effet double

 

Le repli du gouvernement sur la vaccination obligatoire pourrait renforcer la perception de personnes hésitantes ou opposées à la vaccination, croit Hossein Azarpanah, doctorant et chercheur à l’Université Concordia, auteur principal d’une étude sur les biais cognitifs expliquant l’hésitation vaccinale, récemment parue dans BMC Public Health.

« Il est trop tôt pour en mesurer l’impact, mais cela pourrait conforter dans leurs croyances les antivax qui estimeront qu’ils avaient raison. Ça ne va pas aider ceux qui hésitaient. Il faut redresser le message public et comprendre les biais qui motivent ces personnes », dit-il. Cette décision pourrait nuire à la future campagne de vaccination destinée aux enfants, ou même à l’administration d’une troisième dose, croit-il.

Le refus du vaccin émane souvent de craintes nourries par la médiatisation des cas de réactions extrêmes au vaccin, en dépit de leur rareté, explique Mohsen Farhadloo, coauteur de l’étude. « On appelle ça le “biais de disponibilité”. Les gens sont plus marqués par les messages chargés émotivement. Sur les réseaux sociaux, les antivaccins utilisent donc les photos d’enfants malades. Pour contrecarrer ces messages, le gouvernement doit recourir aux mêmes stratégies », croit-il.

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