Les infirmières attendent toujours les 3000 adjointes promises par Québec

L’idée derrière l'embauche de 3000 adjointes consiste à dégager du temps pour les infirmières qui pourront ainsi se consacrer davantage à leurs patients.
Photo: Valérian Mazataud Archives Le Devoir L’idée derrière l'embauche de 3000 adjointes consiste à dégager du temps pour les infirmières qui pourront ainsi se consacrer davantage à leurs patients.

Le mystère plane autour de la promesse faite en septembre par le gouvernement Legault d’embaucher à très court terme 3000 adjoints administratifs chargés de seconder les infirmières dans le réseau de la santé.

Le pari semble d’autant plus risqué qu’on sait que le travail de bureau fait partie des secteurs les plus touchés par l’actuelle pénurie de main-d’œuvre.

Sur le terrain, des voix se font entendre pour estimer que, dans ce contexte, cet engagement paraît complètement irréaliste. À ce jour, personne n’a encore été embauché, et le processus de recrutement de ces adjointes — la très grande majorité sont des femmes — n’est même pas amorcé.

Pourtant, la contribution attendue de ces 3000 adjointes, auxquelles on confierait diverses tâches de bureau normalement confiées aux infirmières, dont la gestion de la « paperasse », est au cœur du projet de Québec de ramener dans le giron du réseau public 4000 infirmières. L’idée consiste à dégager du temps pour les infirmières qui pourront ainsi se consacrer davantage à leurs patients.

Le projet, présenté par le premier ministre François Legault et le ministre de la Santé, Christian Dubé, et qualifié de « majeur », consiste à embaucher « rapidement » et à former 3000 personnes, dès cet automne, pour faire en sorte qu’elles soient au travail le plus tôt possible dans les hôpitaux.

Depuis, au cabinet du ministre de la Santé, on refuse de fournir des informations à ce sujet. De son côté, la direction des communications du ministère se contente de dire que le projet est à l’étape de « l’élaboration » et qu’il est encore « trop tôt pour préciser les différentes modalités » de cette mesure. Le ministère n’a aucun document à fournir sur le processus de recrutement, les qualifications requises ou le salaire offert.

En comparaison, le ministère fait chaque semaine une mise au point, pour dire où en est rendu le programme de rapatriement de milliers d’infirmières dans le réseau public.

Les gestionnaires du réseau n’ont pas été consultés sur la façon d’intégrer ces nouvelles ressources aux équipes de travail, les infirmières non plus, et encore moins les organismes qui représentent les adjoints administratifs.

Des postes vacants

 

Sur le terrain, on se demande bien où Québec trouvera ces 3000 personnes prêtes à court terme à faciliter la vie des infirmières. D’autant plus que d’éventuelles recrues risquent de s’enfuir à toutes jambes devant la perspective de devoir travailler la nuit et le week-end dans un milieu de travail constamment sous tension.

Selon les plus récents calculs de l’Institut du Québec, faits à partir des données de Statistique Canada, le travail de soutien de bureau figure sur la liste des dix emplois affichant depuis deux ans la plus importante hausse du nombre de postes vacants, une hausse de 66,4 % de 2019 à 2021.

La présidente de l’Association des gestionnaires des établissements de santé et de services sociaux, Chantal Marchand, s’interroge sur le réalisme de l’annonce. Elle fait valoir que c’est devenu un véritable défi dans le réseau de la santé d’attirer et de « fidéliser » du personnel, qu’il s’agisse de gestionnaires, d’infirmières ou d’adjoints administratifs. Dans cette dernière catégorie, il y a déjà présentement quantité de postes qui ne sont pas pourvus dans les hôpitaux. « Le réseau a de la misère à garder ses gens », déplore Mme Marchand, sans compter que Québec a supprimé, ces dernières années, 1500 postes de gestionnaires dans le secteur de la santé.

En entrevue téléphonique, elle se demande dans ce contexte comment le gouvernement fera pour attirer et retenir ces milliers de nouvelles ressources, et comment il s’y prendra pour que le réseau soit perçu par elles comme « un employeur de choix » ?

« Il faut vraiment le vouloir »

Des horaires de travail de soir ou de week-end, « personne n’est à la recherche de ça », renchérit la présidente de l’Association du personnel de soutien administratif du Québec, Vanessa Mongeau, qui rappelle en entrevue que ses membres sont en général des femmes à la recherche d’un équilibre entre vie personnelle et professionnelle.

Les femmes qui exercent ce métier ont l’embarras du choix, alors travailler en milieu hospitalier, « il faut vraiment le vouloir », selon elle.

Mme Mongeau estime que le projet du gouvernement, surtout dans les délais prévus, n’est « pas réaliste », car des postes vacants d’emplois d’adjoint administratif, il y en a déjà « à la tonne ». En ce domaine, elle qualifie la pénurie d’« extrême ». « Ils vont les trouver où ? », ces 3000 adjointes, s’interroge-t-elle, craignant que Québec fasse appel aux agences de placement privées, alors qu’il s’est engagé à y recourir le moins possible dans le cas des infirmières.

Même si l’objectif ultime de la mesure gouvernementale consiste à séduire un plus grand nombre d’infirmières, la fédération qui les représente, la FIQ, n’a jamais été informée ou consultée sur sa pertinence et ses modalités.

La présidente par intérim de la FIQ, Nathalie Lévesque, qualifie le projet de « très ambitieux », au point de ne pas être certaine du tout qu’il pourra devenir réalité. Sur le fond, elle confirme que la gestion des tâches administratives alourdit la tâche des infirmières et qu’un coup de main à ce chapitre sera bienvenu. Elle estime que jusqu’à environ 30 % du temps de travail des infirmières peut devoir être consacré à diverses tâches de bureau, comme le fait de remplir des formulaires, soit « une perte de temps considérable ».

Personne au gouvernement n’a voulu estimer le coût de la mesure.

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