Que fait Québec pour juguler la crise en santé mentale?

Le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant

Les Québécois ont affronté quatre vagues de COVID-19, et plusieurs peinent à sortir la tête hors de l’eau. Quatre jeunes sur dix, âgés de 18 à 24 ans, affichent des symptômes d’anxiété ou de dépression probable, selon une enquête menée en octobre auprès de 10 000 Québécois par la Dre Mélissa Généreux, professeure à l’Université de Sherbrooke. Dans cette catégorie d’âge, 11 % affichent des « idées suicidaires sérieuses », contre 7 % en février. Le moral est bas aussi chez les travailleurs du secteur de la restauration et de l’hébergement, où 31 % d’entre eux affichent des symptômes compatibles avec l’anxiété ou la dépression. Devant cette épidémie de troubles de santé mentale, que fait le gouvernement ? Le Devoir s’est entretenu à ce sujet avec le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, le Dr Lionel Carmant. Propos recueillis par Marie-Eve Cousineau.

Il y a un an, vous avez annoncé un investissement de 100 millions de dollars pour améliorer les services et les soins en santé mentale au Québec. Quel bilan faites-vous des mesures mises en place ?

Je suis satisfait des résultats de cet investissement-là. Le meilleur exemple que je vous citerais, c’est ce que la présidente de l’Association des médecins psychiatres du Québec a dit au Devoir, [c’est-à-dire] que c’est un exploit, que malgré l’augmentation de la demande des services en santé mentale à cause de la pandémie, on ait réussi à stabiliser les listes d’attente.

On a mis de l’argent en prévention, avec les projets des éclaireurs, pour aller chercher les gens qui souffrent en silence. On a donné de l’argent en prévention du suicide, de l’argent aux organismes communautaires, des partenaires très proches de nous. […]

Des 100 millions de dollars, 25 millions étaient prévus pour réduire la liste d’attente, grâce à des contrats conclus avec des psychologues du privé. Combien ont été dépensés et qu’adviendra-t-il de la somme restante ?

Jusqu’à présent, on a référé un peu plus de 1400 personnes [à des psychologues du privé]. Ça continue à augmenter. Nous, idéalement, on aurait aimé en avoir au moins 5000.

On pense qu’on va dépenser à peu près cinq millions de la somme en bout de ligne, avec le nombre de patients qu’on a. Malheureusement, ce qui ne sera pas utilisé va retourner au Fonds consolidé [du revenu]. Dans certaines régions où ça fait une bonne différence, l’argent sera peut-être reconduit lors du prochain budget.

Que dites-vous aux 19 000 personnes qui attendent d’obtenir un service psychosocial ou une évaluation avec un psychologue ou un psychiatre ? Des gens sont souffrants.

La plupart de ceux qui attendent en services spécialisés [avec un psychologue ou psychiatre], ils ont un accompagnement du réseau. On dit que c’est du monde qui attendent sur la liste d’attente comme s’ils étaient esseulés, mais ce n’est pas ça. Ils ont un accompagnement avec des éducateurs, des infirmières qui les appellent de façon régulière pour s’assurer que la personne va bien, la personne n’a pas de détresse.

Quelles sont les grandes lignes du plan d’action en santé mentale qui doit être présenté cet automne ?

Je ne veux pas m’avancer trop, mais il va y avoir des mesures spécifiques pour les jeunes. Au niveau de la dépression et de l’anxiété, on va faire des efforts universels. C’est sûr que dans notre plan d’action, on va considérer l’apport important des organismes communautaires.

Il faut prévoir que pas juste maintenant, mais que pour quelques années encore, on va avoir des demandes [d’aide] accrues. Et c’est pour ça qu’on veut continuer à investir en santé mentale.

Vous misez sur le Programme québécois pour les troubles mentaux : des autosoins à la psychothérapie (PQPTM) pour réduire les listes d’attente. Or, des experts craignent que la psychothérapie ne soit pas offerte d’emblée si requise.

Je suis médecin. Pendant des années, j’ai fonctionné comme ça : on pense que la porte d’entrée pour la santé mentale, c’est le psychologue ou le psychiatre. Nous, ce qu’on dit, c’est qu’il faut qu’on travaille tous ensemble pour régler la détresse psychologique des gens et les problèmes de santé mentale de tout le monde. La clé de la solution, c’est l’approche interdisciplinaire. J’y crois profondément.

C’est sûr que si on a une personne avec une dépression chronique, on ne peut pas l’envoyer dans un traitement de groupe. Il faut qu’on l’envoie vers le psychothérapeute. Pour faire ça, il faut qu’il y ait de l’accompagnement en attendant, parce que oui, les listes d’attente sont significatives.

Il y a beaucoup de préjugés contre le programme québécois : l’approche de psychothérapie qu’on offre, ce n’est pas dix séances. On parle d’une trentaine de séances que les psychothérapeutes vont pouvoir donner.

Ce qui m’encourage beaucoup, c’est que dans les cinq régions [où le PQPTM est implanté], on a vu une diminution de plus de 50 % des listes d’attente.

Comment attirer les psychologues dans le réseau public ?

Notre stratégie qu’on est en train de mettre sur pied, c’est vraiment d’aller vers les étudiants et les doctorants en psychologie. Il y a plusieurs boursiers du ministère de l’Éducation supérieure qui reçoivent des bourses pour faire leur doctorat et parmi eux, très peu sont recrutés [par le réseau de santé et services sociaux].

Ce dont on s’est rendu compte, c’est que beaucoup faisaient leur stage où il n’y avait pas de besoins additionnels pour des psychologues. Ce qu’on veut maintenant, c’est s’assurer qu’il y ait un agencement, un “match” entre les boursiers et les endroits où il y va y avoir des besoins.

Ne faudrait-il pas augmenter le salaire des psychologues qui fuient vers le privé ?

Dans les négociations, il y a une offre qui a été mise sur la table par ma collègue au Trésor qui bonifie quand même ce qui existait déjà pour les psychologues au niveau des primes. Moi, je pense qu’on ne peut pas concurrencer le salaire du privé actuellement. Ce qui est important, ce qu’on veut travailler avec eux, c’est l’interdisciplinarité. On veut qu’ils soient autonomes, qu’ils aient une qualité de vie au travail, que leur implication dans le réseau public soit valorisée. C’est sur ces points-là que je travaille principalement. Parce que c’est sûr que si on veut rattraper le salaire qu’ils ont au privé, ça va quand même être difficile.

Cet entretien a été édité afin d’en faciliter la lecture.



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