Dubé ordonne d’imposer les quarts «défavorables» aux infirmières d’agence

Les mesures annoncées mardi par M. Dubé ne s’appliquent pour le moment qu’à Montréal, Laval, la Montérégie, les Laurentides, Lanaudière, la Capitale- Nationale et Chaudière-Appalaches.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne Les mesures annoncées mardi par M. Dubé ne s’appliquent pour le moment qu’à Montréal, Laval, la Montérégie, les Laurentides, Lanaudière, la Capitale- Nationale et Chaudière-Appalaches.

Le ministre de la Santé, Christian Dubé, veut réduire le recours aux agences privées de placement de personnel dans le réseau public. Depuis mardi, les CIUSSS et les CISSS de sept régions — dont Montréal — doivent « imposer » les quarts « défavorables » (soir, nuit et fin de semaine) à la main-d’œuvre indépendante. Or, au CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal, 76 % des heures travaillées en 2021 par les infirmières du privé l’ont été de jour, a appris Le Devoir.

Le journal a obtenu des données sur les heures effectuées par les infirmières d’agences privées dans neuf établissements de santé, grâce à la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics. Seuls le CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal, le CISSS de la Montérégie-Centre et le Centre hospitalier universitaire (CHU) Sainte-Justine ont fourni les chiffres en fonction des quarts de travail (jour, soir et nuit), comme demandé.

On y constate qu’au cours des trois dernières années, les infirmières des agences privées ont travaillé en majorité de jour au CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal. Le phénomène s’est accentué au fil des ans : la proportion des heures travaillées de jour était de 65 % en 2018-2019, de 68 % en 2019-2020 et de 72 % en 2020-2021. Quant aux autres quarts, la part des heures réalisées la nuit était plus grande que celle de soir.

La situation est différente au CISSS de la Montérégie-Centre. En 2019-2020, 40 % des heures travaillées l’étaient de jour. Ce chiffre s’élève à 38 % en 2020-2021 et à 47 % pour l’année financière 2021-2022, toujours en cours.

Le recours aux agences a explosé dans beaucoup d’établissements durant la pandémie. Au CISSS de l’Outaouais et au CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal, le nombre d’heures a doublé entre 2018-2019 et 2020-2021. Il a quintuplé au CISSS des Îles-de-la-Madeleine. Au CISSS de la Mauricie-et-du-Centre-du-Québec, les infirmières du privé ont effectué 5729 heures en 2018-2019, contre 53 714 en 2020-2021.

Le Centre hospitalier universitaire de Montréal (CHUM), lui, affirme ne pas du tout faire appel aux agences de placement privées pour la main-d’œuvre infirmière. Le CHU Sainte-Justine n’y a pas eu recours en 2020-2021, selon les documents obtenus.

Des mesures dans sept régions

Les nouvelles mesures annoncées mardi par Christian Dubé — offrir les quarts « favorables » au personnel du réseau public et les quarts « défavorables » à la main-d’œuvre privée — ne s’appliquent pour le moment qu’à Montréal, Laval, la Montérégie, les Laurentides, Lanaudière, la Capitale-Nationale et Chaudière-Appalaches.

Le ministre a toutefois demandé à l’ensemble des p.-d.g. d’établissements de santé de lui présenter, d’ici le 1er décembre, un « plan de transition » visant à « s’affranchir » des agences de placement privées. Il n’a pas déterminé de ratio quant au personnel du privé pouvant travailler dans le réseau public. Certaines régions, comme l’Abitibi-Témiscamingue et la Côte-Nord, dépendent davantage des agences de placement, a-t-il souligné en point de presse.

« J’ai dit aux p.-d.g. […] revenez-moi avec une suggestion [de ratio], a indiqué Christian Dubé. Mais avant de signer un renouvellement de six mois [avec une agence], je veux savoir pourquoi vous justifiez tel ratio dans votre région. »

Pour le CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal, cette directive ministérielle commande un virage à 180 degrés. Le Devoir a voulu savoir comment il y arriverait. L’établissement a répondu par courriel.

Qualifiant l’annonce du ministre « d’excellente », le CIUSSS a évoqué le « difficile cercle vicieux » dans lequel il se trouve. « Le personnel quitte l’établissement pour aller travailler ailleurs, forçant ainsi l’employeur à avoir recours à la MOI [main-d’œuvre indépendante], écrit-on. Le personnel provenant des agences refuse fréquemment de travailler sur les quarts défavorables, ce qui crée de la pression sur nos employés qui doivent se rendre disponibles pour couvrir ces quarts. Avec le temps, ils finissent eux aussi par quitter, ce qui crée la situation dans laquelle nous sommes. »

Hélène Gravel, présidente de l’association Entreprises privées de personnels soignants du Québec, juge « excessivement élevé » le nombre de quarts de jour offerts par le CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal à la main-d’œuvre infirmière indépendante. Elle assure que sa firme, installée en Estrie et qui fait affaire avec des régions éloignées, comble déjà les quarts de soir, de nuit et de fin de semaine.

« On ne les choisit pas, nos quarts de travail, soutient-elle. Ils viennent du réseau. Nous, on répond aux demandes. On n’appelle pas un CIUSSS pour dire, “moi, je vais répondre à tes demandes, juste si c’est de jour”. » Elle trouve « totalement normal » que le gouvernement impose les quarts défavorables aux agences, puisque leur mission est de faire du « dépannage ».

Une agence « publique »

En point de presse, le ministre Christian Dubé a aussi annoncé son intention de transformer la plateforme Jecontribue en une agence publique de ressources humaines « qui serait flexible pour notre réseau de santé ».

La p.-d.g. adjointe du CIUSSS du Centre-Ouest-de-l’Île-de-Montréal, Francine Dupuis, estime qu’une agence publique pourrait être utile dans les services de soins à domicile, où les « heures » de travail sont « brisées ». « Il faut lever les gens le matin, leur donner leur petit-déjeuner, décrit-elle. Après, tu t’en vas et tu reviens le soir pour les coucher. »

Selon Francine Dupuis, ce travail pourrait être assuré par de la « main-d’œuvre publique » qui ferait « du volume à travers les établissements », comme les cinq CIUSSS de Montréal.

Damien Contandriopoulos, professeur à l’École des sciences infirmières de l’Université de Victoria, trouve l’idée d’une agence publique « bonne ». Mais il ne faudrait pas, souligne-t-il, que des infirmières détenant un poste régulier dans le réseau public quittent leur emploi pour n’effectuer que des remplacements dans cette agence. « Cela va causer les mêmes dommages que les agences privées », dit-il.

En Colombie-Britannique, une plateforme permet à des infirmières du réseau de dépanner lors de quarts non pourvus, à un salaire « à temps double ou triple », indique Damien Contandriopoulos. « Mais cette banque est exclusivement pour les infirmières qui ont un poste stable », précise-t-il.

Le modèle fonctionnait « très bien » avant la COVID-19, selon lui. « Mais là, il n’y en a plus, des infirmières qui veulent faire un autre quart de 12 heures après quatre journées épuisantes », dit-il.

À voir en vidéo