Le tiers des nouveaux médecins de famille destinés à Montréal en 2022 a été transféré vers le 450

Près du tiers des nouveaux médecins de famille destinés à Montréal en 2022 ont été transférés cet été vers le 450 après une intervention d’une ampleur inédite du ministre Christian Dubé, a découvert Le Devoir. Une décision que bien des médecins montréalais peinent à s’expliquer.

« On comprend mal la décision du ministre », affirme le chef du Département régional de médecine générale (DRMG) de Montréal, le Dr François Loubert. « Si le modèle n’est pas adapté aux grandes régions urbaines, on s’attendrait à voir des grands ajustements aussi dans la région de Québec, ce qui n’est pas le cas. »

Les plans régionaux d’effectifs médicaux (PREM) prévoyaient l’ajout de 102 nouveaux omnipraticiens dans la métropole en 2022. Or, à la suite de l’intervention du ministre Dubé, ce nombre a été réduit à 72. À l’inverse, le nombre de médecins de famille promis à la Montérégie est passé de 67 à 90.

Les seules autres régions à avoir bénéficié de ces ajustements sont les Laurentides (+7), Lanaudière (+8) et Laval (+9). Les changements touchent les médecins qui doivent commencer leur pratique en 2022 ; le processus de mise en candidature pour ces postes débute le 15 octobre.

Au cabinet du ministre de la Santé, on dit vouloir ainsi freiner la propension des patients du 450 à se faire soigner à Montréal. « Il faut savoir que 25 % des patients inscrits [auprès] des médecins de Montréal proviennent du 450 », a répondu son attachée de presse par message texte mercredi. « Par ce mouvement, nous souhaitons entreprendre un changement de comportement des citoyens de la couronne de Montréal à consommer leurs soins de santé dans leur région, mais également des médecins de la métropole. »

Or, le patron du DRMG doute de l’efficacité d’une telle mesure. « La plupart des gens qui consultent un médecin le font [lors] des heures de travail, et si les gens travaillent à Montréal, ils ne vont pas s’en aller à Saint-Bruno pour voir leur médecin », avance le Dr Loubert.

« Ce n’est pas parce qu’on envoie des médecins en région que les gens vont changer leurs habitudes de consommation. »

Le chef du DRMG de Montréal s’explique d’autant plus mal la décision du ministre que le taux d’inscription auprès d’un médecin de famille est plus bas à Montréal (69 %) qu’en Montérégie (77 %). « Les arguments qu’on [nous donne] auraient dû avoir l’effet inverse d’une coupe », fait valoir le Dr Loubert. « Pour moi, il y a un certain illogisme. Ça répond à d’autres prérogatives que celles qui nous sont présentées. »

La cible du Québec en matière de taux d’inscription est actuellement de 85 %.

Lorsqu’on demande au cabinet du ministre de dire si cette décision découle du fort nombre de députés caquistes dans le 450, la porte-parole rétorque qu’il ne s’agit « en aucun cas » d’une décision « politique » et que le ministre de la Santé « est le ministre de tous les Québécois ».

Le ministre affirme aussi que l’ajustement peut permettre une plus grande « équité » si on se fie à d’autres indicateurs comme le nombre de médecins disponibles par habitant et le nombre de patients inscrits par médecin. Il rappelle que le gouvernement est en discussion avec la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ) pour convaincre ses membres de prendre en charge plus de patients.

Chose certaine, cette décision a suscité de la grogne à Montréal depuis son annonce, cet été. « Il y a beaucoup de frustration à cause de ça à Montréal », explique Jean-Pierre Dion, porte-parole de la FMOQ. « [Les membres] ont été un peu stupéfaits. »

L’un d’entre eux, le Dr Mark Roper, a même intenté un recours judiciaire contre le ministre Dubé afin qu’il suspende les PREM cette année. Dans sa requête, le médecin estime que le ministre aurait dû aller chercher des effectifs dans les régions qui ont dépassé la barre des 85 %.

Les ajustements du ministre cette année ont aussi fait en sorte que la Côte-Nord perde huit des 18 médecins de famille qui lui étaient promis, bien qu’elle présente un taux d’inscription sous la norme (77 %). L’Abitibi-Témiscamingue en a également perdu deux, tout comme le Bas-Saint-Laurent, mais l’est du Québec surpasse de loin la cible de Québec avec son taux d’inscription de 89 %.

Au Québec, la répartition des médecins sur le territoire (les PREM) est déterminée par un comité de représentants du ministère de la Santé et des fédérations médicales, le Comité de gestion des effectifs médicaux en médecine générale (COGEM), qui se base sur différents calculs pour trancher.

85%
Il s’agit de la cible actuelle du Québec en matière de taux d’inscription auprès d’un médecin de famille.

Or, l’ajustement effectué par le ministre de la Santé ne relève que de lui et n’est assujetti à aucun critère particulier.

Selon nos informations, il est plutôt inhabituel d’user de ce pouvoir pour des changements de cette ampleur. Le Dr Réjean Hébert, qui a été ministre de la Santé de 2012 à 2014, affirme notamment n’avoir jamais fait ce genre d’ajustement.

Questionné sur les usages passés de ce pouvoir discrétionnaire, le ministère de la Santé n’avait pas de réponses à fournir et a référé Le Devoir au cabinet du ministre Dubé. Le Dr Loubert affirme de son côté que Danielle McCann avait aussi recouru à cette pratique lorsqu’elle était ministre de la Santé. Elle avait déplacé 10 médecins de Montréal vers d’autres régions. « Dix, ça s’avalait plus facilement que trente. »

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