​Pénurie de personnel infirmier: l’hôpital du Suroît à un tournant

Près de vingt jours après la fermeture temporaire de l’urgence de l’hôpital du Suroît, des gestionnaires du centre hospitalier sont encore appelés en renfort pour s’occuper de patients lorsqu’il manque de personnel. La direction de l’établissement cherche par tous les moyens à attirer de nouvelles infirmières et à retenir celles qui sont déjà en poste. Elle compte offrir des quarts de 12 heures à celles qui le souhaitent.

À Salaberry-de-Valleyfield, l’événement a marqué les esprits : les services ambulatoires du Suroît ont été suspendus pendant 16 heures à la mi-septembre. Un symbole fort pour la communauté de la région de la Montérégie-Ouest. Et un coup de poignard au cœur de la cheffe infirmière de l’urgence, Carine Durocher. « C’est terrible, dit-elle. C’est un échec. […] C’est un échec collectif, qui appartient au système [de la santé] au complet. »

Carine Durocher a l’énergie et le cran d’une Wonder Woman, comme celle qui est tatouée sur son bras droit. Lors du passage du Devoir vendredi, elle n’avait dormi que trois heures. La cheffe infirmière avait dépanné à l’urgence durant la nuit (de minuit à 6 h), comme elle l’avait fait la nuit précédente. Elle était de retour à son bureau pour préparer la fin de semaine.

« J’ai 1600 courriels dans ma boîte de messages, mais ma priorité, c’est de soutenir les filles sur le terrain, dit l’ancienne préposée devenue infirmière, puis gestionnaire. Je ne pense pas que les mots suffisent pour apaiser ce qu’ellesvivent. On est présents avec elles. »

L’hôpital du Suroît traverse une crise sans précédent. Mais des solutions émergent pour stopper l’hémorragie. Après avoir annoncé des incitatifs financiers pour recruter 4300 infirmières, Québec vient d’élargir le pouvoir des ambulanciers afin qu’ils puissent travailler dans les urgences.

La direction de l’hôpital du Suroît, elle, a affiché des dizaines de postes d’infirmières à temps complet à l’urgence, au centre mère-enfant et dans des unités de médecine. Les affectations sont pour la grande majorité de soir et de nuit. « Ce sont des postes presque à la carte », souligne Dominique Pilon, directeur des activités hospitalières.

J’ai 1600 courriels dans ma boîte de messages, mais ma priorité, c’est de soutenir les filles sur le terrain

 

Les titulaires auront le choix : elles pourront travailler des quarts de huit heures ou de douze heures. Reste à voir comment arrimer les horaires des nouvelles infirmières et des plus anciennes.

« Je peux comprendre qu’une personne, qui a travaillé pendant 15 ans de soir et de nuit et qui a [maintenant] un poste de jour, veuille rester de jour et qu’elle n’est peut-être pas désireuse de retomber sur les 12 heures en rotation. Dans ce contexte-là, qu’est-ce qu’on peut faire et comment on peut le faire ? » demande Dominique Pilon, précisant qu’il faut bien sûr respecter les conventions collectives.

Dominique Pilon croit que des aménagements seront possibles. Mais la gestion des horaires risque d’être complexe. Si une infirmière travaille de 8 h à 20 h et que celle qui prend le relais commence à minuit, il restera un bloc de quatre heures à combler, cite-t-il en exemple.

« Mais ça se peut que des gens disent “ça va faire mon affaire, deux fois par semaine, de faire de 20 h à 8 h au lieu de rentrer de minuit à 8 h”, dit-il. Des infirmières m’ont dit “ce qu’on ne veut pas, c’est faire du TSO [temps supplémentaire obligatoire]”. »

Dominique Pilon souhaite implanter l’autogestion des horaires, à l’image des centres hospitaliers anglophones. Il visitera d’ailleurs cette semaine l’hôpital général juif à Montréal afin d’en savoir plus sur ses façons de faire.

Le TSO dans la mire

 

Le syndicat local, qui souhaite l’abolition du TSO, travaille de pair avec la direction dans le dossier. Les infirmières du Suroît ont un « appétit » pour les quarts de 12 heures, selon Mélanie Gignac, présidente du Syndicat des professionnelles en soins de la Montérégie-Ouest. Un projet pilote sera d’ailleurs lancé ultérieurement à l’urgence. « Théoriquement, si vous faites des 12 heures, vous travaillez moins de journées [trois au lieu de cinq] et vous êtes moins souvent appelée en TSO si vous n’êtes pas là [à l’hôpital] », explique Mélanie Gignac.

Grâce à ces mesures, Dominique Pilon espère faciliter la conciliationfamille-travail de ses employés. L’argent a « ses limites », selon lui. « Les primes, c’est intéressant, puis on voit que ça va servir comme un certain levier, mais maintenant, ils ont besoin d’une qualité de vie et qu’on retrouve collectivement ce bonheur de travailler sans qu’il y ait toujours le TSO qui nous plane au-dessus de la tête, dit-il. C’est ça notre objectif premier, c’est d’abolir le TSO au sein de l’organisation. »

La Ville de Salaberry-de-Valleyfield se dit prête à aider l’hôpital du Suroît afin d’attirer des infirmières de l’extérieur de la région. Miguel Lemieux, le maire sortant réélu par acclamation, évoque la possibilité d’organiser de « mini opérations séduction ». Le centre hospitalier, qui compte 1600 employés, est le principal employeur de la ville. « On peut donner un coup de pouce pour aller faire un tour de ville avec les recrues potentielles, leur apprendre comment ça fonctionne, aller visiter des écoles, des parcs », affirme-t-il.

À court terme, Dominique Pilon espère que la campagne de recrutement d’infirmières retraitées ou ayant quitté le réseau portera ses fruits. La vaccination obligatoire du personnel, qui entre en vigueur le 15 octobre, ne l’inquiète toutefois pas trop. À l’hôpital du Suroît, seules neuf infirmières n’ont reçu aucune dose du vaccin contre la COVID-19. « On va pouvoir se réorganiser », dit-il.

Quoi qu’il arrive, Carine Durocher sera là pour soutenir les filles de l’urgence. « C’est ma famille, dit, émue, la gestionnaire, qui a travaillé dans cette unité comme infirmière pendant dix ans. Maintenant, c’est moi la maman. »

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