Entendre la lune

Carole Vallières en compagnie de Florent Vollant.
Photo: Carole Vallières en compagnie de Florent Vollant.
«Je suis d'un peuple nomade qui a quitté le Nord , je suis né au Labrador où mes parents vivaient de chasse et de pêche. Je ne me souviens pas d'avoir été malade. T'es pas malade dans le bois. Puis, à Malioténam, ma voisine d'en face était une guérisseuse qui utilisait les plantes et la médecine traditionnelle autochtone. On vient de Montréal pour la consulter. Elle organise des tentes de sudation — on appelle ça des "sweat lodges". Moi, je fais ça, je profite de ces médecines-là. Ce sont des chants, des incantations, des prières: c'est de la désintoxication. Les parents s'en servaient à la fin des portages difficiles. Éprouvé durement, tu arrives à la tente et tu te soignes, corps et esprit. Quand je rentre là, je dépose. Il faut que tu t'abandonnes. C'est pas de la magie, c'est un geste humain d'humilité. C'est très fort, parce que quand tu abandonnes, tu reçois.»

En 1989, au printemps, Florent se sent mal. Vraiment très mal. Il téléphone à son ami Éric, qui étudie la médecine et qui lui conseille d'aller à l'urgence. Il n'a pas été aussitôt vu par un premier médecin qu'il se retrouve officiellement malade et hospitalisé: on lui découvrira une tumeur grosse comme un oeuf dans le duodénum. Le voici opéré, alité.

«J'étais malade et je ne le savais même pas. J'avais eu des malaises, mais je n'ai pas le temps d'être malade, j'aime trop ce que je fais, alors je ne faisais pas attention à mes malaises. Ma femme ne voulait plus m'en parler tellement elle était fatiguée de me répéter la même chose. J'étais en train de mourir et je ne le savais même pas! J'étais en état de choc, plogué, et je pensais: j'ai un show la semaine prochaine, j'ai pas le temps d'être malade! Quand je me réveille de l'opération, je ne veux voir personne. Mais il y a quand même des gens qui viennent et qui me disent de ne pas faire ceci, de faire cela, attentionÉ Puis il y a un aîné de chez nous qui est venu et qui m'a dit: "Tout le monde doit te dire quoi faire hein?" Je réponds oui, et lui me dit: "Tu le sais, toi, ce qu'il y a à faire. Écoute-toi." Ça m'a impressionné. Ce que je voulais le plus, c'est être dehors. Mais tu demandes ça, tu fuckes la machine complètement. C'est pas compliqué, je veux être dehors. Respirer. On a fini par me sortir en chaise roulante, mais moi, je voulais partir. Je ne pouvais pas rester à l'hôpital.»

Il a tempêté, argumenté; finalement, il est chez lui. Torse nu sur la côte, il offre sa plaie cousue au soleil. En dépit des conseils de la diététiste, il mange du saumon, un peu de canard, et, quand il se sent mieux, il se réfugie dans le bois.

«J'ai repris des forces et de l'assurance, et quand je suis revenu à Montréal pour travailler, je n'étais pas complètement guéri, alors j'ai été suivi par un acupuncteur. Ça m'a beaucoup aidé. C'est ce que je trouvais de plus complémentaire par rapport à ma façon de me soigner. C'est ce qui a fini la maladie. Je ne suis pas malade, je ne pense pas à la maladie. Maintenant, je mange comme je veux, et je marche beaucoup. Tous les jours je marche, au moins une heure par jour, beau temps, mauvais temps. Quand il fait froid, je n'ai pas de problème, quand il fait chaud, là, c'est plus difficile. Je nage, presque tous les jours. Et je fais des "sweat lodges" — des années, j'en fais dix dans l'été. À Montréal, ce qui me manque, c'est le silence. Le silence n'existe pas dans la ville. Entendre rienÉ pour moi qui suis un grand rêveur, sais-tu, quand j'arrive à entendre la luneÉ c'est le sentiment que tu fais partie de la nature, tu ne t'imposes pas.

«C'est très difficile, le métier d'artiste... physiquement, spirituellement. On est des grands insécures, on doute tout le temps. Le rythme est complètement déséquilibré, et ce qu'on nous demande, ça n'a pas de bon sens. Tu sors un disque, et quand ça marche, tu peux pas savoir l'énergie que ça demande. Quand ça marche pas, c'est la même affaire! La promotion, les spectacles, tout le cirque, c'est fou. Mais je ne force pas, et c'est la musique qui me sauve. C'est l'Esprit. Pour les Premières Nations, la musique traditionnelle est une prière. Pour moi, c'est ça. Et c'est ma santé.

«Un jour, j'ai joué pour des enfants cris dans un hôpital dans le Nord. J'avais les yeux fermés, je chantais la tête sur le côté. Puis, j'ai entrouvert les yeux et j'ai vu le sourire d'une petite fille. Elle était là, difforme dans sa chaise roulante, complètement absorbée par ce que je chantais, avec ce sourire... Je n'oublierai jamais cette petite fille. J'ai été tellement touché, ça m'a ému à un point tel que j'ai compris le bien que la musique peut faire, j'ai compris que la musique est une médecine.»

Une bio: http://www2.ville.montreal.qc.ca/jardin/premieres_nations/presse/florent.htm