Les pharmaciens prolongent de plus en plus d’ordonnances

Faute d’avoir accès à un médecin de famille, de plus en plus de Québécois se tournent vers un pharmacien pour renouveler leurs ordonnances de médicaments. De janvier à septembre, les pharmaciens ont procédé à 582 850 prolongations, selon des données obtenues par Le Devoir auprès de la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ). C’est 67 % de plus que lors de toute l’année 2020.

Les pharmaciens sont grandement sollicités par les patients depuis le début de la pandémie. « On fait beaucoup, beaucoup de prolongations d’ordonnance parce qu’il y a moins d’accès [aux médecins de famille], confirme Benoit Morin, président de l’Association québécoise des pharmaciens propriétaires. Il y a des endroits où les gens n’ont plus de médecin de famille et on peut, nous, prolonger [leur ordonnance]. »

Depuis le 20 juin 2015, les pharmaciens ont le pouvoir de prolonger une ordonnance échue lorsque le médecin du patient n’est pas accessible ou lorsqu’il est inactif (s’il est en convalescence, à la retraite ou radié, par exemple). En cinq ans, ils ont procédé à un nombre grandissant de prolongations : de 64 391 en 2015 à 349 230 en 2020, puis à 582 850 en 2021 (de janvier à septembre).

« Il y a eu une très grosse augmentation [des prolongations] en mars 2020, au début de la pandémie, lorsque les gens se sont retrouvés à ne plus être capables de voir leur médecin », relève Bertrand Bolduc, président de l’Ordre des pharmaciens du Québec.

Autre bond en 2021, à la suite de l’abolition, le 25 janvier, des frais à payer par le patient pour renouveler une ordonnance auprès d’un pharmacien. « Ce frein-là est levé, se réjouit Benoit Morin. Le patient, je ne lui dirai pas : ça coûte 15 $ pour les médicaments plus 12,50 $ pour la consultation. Il va y avoir juste le prix du médicament, comme s’il était allé voir le médecin. Ça, c’est une grosse, grosse différence. »

C’est pour améliorer l’accès à la première ligne que le ministre de la Santé, Christian Dubé, a éliminé au début de l’année la contribution financière des patients pour plusieurs services offerts en pharmacie, notamment la prolongation d’ordonnances.

Québec a aussi octroyé de nouveaux pouvoirs aux pharmaciens, comme permettre à un patient de commencer un traitement contre le zona le temps qu’il obtienne un rendez-vous avec un médecin. « Pour le zona, on a 72 heures pour commencer un traitement, sinon, ça ne sert à rien après », dit Benoit Morin.

Malgré ces mesures, l’accès à la première ligne demeure un problème criant. Des patients aboutissent aux urgences pour faire renouveler leur ordonnance, selon le Dr Gilbert Boucher, président de l’Association des spécialistes en médecine d’urgence du Québec. « J’en ai vu deux [mardi matin] », dit le médecin.

Ces patients, souligne le Dr Boucher, ont fait « leurs devoirs » avant de se rendre à l’hôpital en désespoir de cause. Ils ont demandé à leur pharmacien de les dépanner en renouvelant leur ordonnance pour 12 mois — le maximum permis lorsque la durée de l’ordonnance initiale est d’au moins 12 mois. Ils ont ensuite tenté d’obtenir une consultation dans une clinique sans rendez-vous. En vain.

Bertrand Bolduc croit qu’« il faut améliorer l’accès aux médecins ». Les pharmaciens ne sont pas une « solution miracle », selon lui. Le président de l’Ordre rappelle que ses membres ont contribué à la campagne de vaccination contre la COVID-19 et qu’ils s’apprêtent à entamer, le 1er novembre, celle contre la grippe.

« Est-ce qu’on peut faire plus de suivi, plus d’ajustements [de médication] ? demande Bertrand Bolduc. Bien sûr, on peut le faire. On en fait beaucoup pour tout ce qui [touche les] anticoagulants. On peut en faire plus pour le diabète, l’hypertension, la thyroïde, les migraines. On peut tout faire ça. On le fait déjà. Mais encore faut-il voir un médecin une fois de temps en temps. »

Pénurie de personnel

Les pharmacies font aussi face à une pénurie de personnel. « Il manque des pharmaciens et des aides techniques partout au Québec, indique Bertrand Bolduc. On nous parle de vaccination obligatoire [contre la COVID-19 dès le 15 octobre]. Nous aussi, ça va faire des trous. » Selon le président de l’Ordre, 97 % des pharmaciens sont vaccinés. « Il y en a quelques centaines qui résistent », précise Bertrand Bolduc.

On peut en faire plus pour le diabète, l’hypertension, la thyroïde, les migraines. On peut tout faire ça. On le fait déjà. Mais encore faut-il voir un médecin une fois de temps en temps.

 

L’Association québécoise des pharmaciens propriétaires dit encore ignorer qui, parmi les employés en pharmacie, doit se faire vacciner. « Notre compréhension, c’est que, pour les pharmaciens et les infirmières qui travaillent en pharmacie, ça va être obligatoire, dit Benoit Morin. Pour le reste du personnel, on n’a pas eu de consigne claire de la part du ministère pour nous dire si ça va toucher tous les employés en laboratoire ou toute la pharmacie au complet. »

Le regroupement se dit « d’accord avec la vaccination obligatoire ». « Mais on souhaite une certaine souplesse de la part de l’application du décret envers les assistants techniques s’ils étaient inclus », dit Benoit Morin. D’autant, souligne-t-il, que le délai pour être adéquatement vacciné d’ici le 15 octobre est déjà expiré.

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