Des patients de plus en plus jeunes aux soins intensifs

Plus du tiers des patients atteints de la COVID-19 admis aux soins intensifs depuis un mois sont de « jeunes » adultes de 20 à 49 ans, dont plusieurs n’échappent pas à l’intubation. Du jamais vu depuis les débuts de la pandémie, racontent plusieurs médecins bouleversés par ces tragédies qui auraient pu être évitées.

Aux soins intensifs de l’hôpital de la Cité-de-la-Santé, à Laval, deux des jeunes patients du Dr Joseph Dahine, cochef par intérim de l’unité, ont été intubés cette semaine. Une jeune femme enceinte ainsi qu’un père de famille âgé d’une quarantaine d’années. « On a tout fait pour éviter l’intubation de cette femme. Quels seront les effets sur le fœtus ? On l’ignore. Mais c’était la seule façon d’espérer la sauver, elle, comme son bébé. »

Mardi, quatre des huit patients alités dans cette unité sous pression avaient moins de 49 ans. Tous intubés. Tous destinés à subir de longs séjours hospitaliers. La semaine dernière, un jeune de 39 ans est décédé à l’hôpital avant même d’avoir pu franchir la porte des soins intensifs. « Tout le personnel est bouleversé par ces tragédies, d’autant plus qu’elles auraient pu être évitées par une simple vaccination. Le jeune père intubé [mardi] était entre ses deux doses », dit sur un ton désolé le Dr Dahine.

Depuis la fin août, le portrait des patients atteints de la COVID-19 admis aux soins intensifs est complètement différent de celui observé lors des vagues précédentes, remarque le médecin. « À l’heure actuelle, notre plus jeune patiente a 22 ans. Les jeunes qui nous arrivent sont beaucoup plus malades : ils sont souvent à “minuit moins une” et finissent plus souvent intubés », dit-il.

Selon l’intensiviste, le corps de ces malades dans la force de l’âge — des trentenaires, des quadragénaires — semble tolérer plus longtemps les symptômes de la COVID-19, de sorte qu’ils arrivent en très piteux état et à bout de souffle à l’hôpital. « Quand ils arrivent, leurs corps “crashent”. Le profil type, ce sont des jeunes qui tiennent trois, quatre, cinq, six jours avec l’oxygène à haut débit, puis qui frappent un mur : on n’a plus d’autre option que l’intubation. Au début, plusieurs refusent. Alors, la question qu’on doit leur poser, c’est : voulez-vous mourir ? Pour eux, c’est le dernier recours… »

Ces patients avaient tous en commun de ne pas avoir été vaccinés, ou de l’avoir été dans les tout derniers jours. À l’inverse, les forts taux de vaccination chez les Québécois plus âgés ont fait chuter le nombre d’hospitalisations dans leurs tranches d’âge. « Ces jeunes, ils sont tous non vaccinés pour des raisons différentes. Certains ont peur du vaccin ; d’autres s’abreuvent à des sources d’information conspirationnistes. Ce qui est clair, c’est qu’aucune personne non vaccinée n’est à l’abri de ce nouveau variant, même jeune et en forme », dit le Dr Dahine.

Le profil type, ce sont des jeunes qui tiennent trois, quatre, cinq, six jours avec l’oxygène à haut débit, puis qui frappent un mur : on n’a plus d’autre option que l’intubation

 

Selon le médecin, il est encore trop tôt pour affirmer que le variant Delta entraîne une détérioration plus rapide ou des symptômes plus graves chez les jeunes adultes admis aux soins intensifs, mais leurs séjours oscillent autour de deux semaines en moyenne. « J’en ai un qui est là depuis 35 jours. »

Selon les données de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), plus du tiers (36 %) des 216 patients dont l’état a nécessité une admission aux soins intensifs depuis un mois avaient 49 ans ou moins. Quatre décès ont été déplorés chez les 20 à 49 ans depuis le début de septembre.

La tendance s’est incrustée la semaine dernière. Depuis lundi, malgré un ralentissement des nouvelles hospitalisations dues à la COVID-19, près d’une admission sur deux aux soins intensifs concernait un patient de 49 ans ou moins.

Désespoir bien présent

Aux soins intensifs de l’Hôpital général juif, le Dr Denny Laporta, intensiviste et pneumologue, a sous son aile cette semaine des patients de 33, 34, 44 et 52 ans, ce dernier ayant dû être intubé. Ses équipes se dévouent corps et âme pour éviter de mettre les plus jeunes patients sous ventilateur, dit-il.

« Le ratio de patients hospitalisés qui aboutissent aux soins intensifs est à la hausse. La médiane de nos patients est beaucoup plus jeune. Ça crée de nouvelles situations [difficiles], car quand ce sont de jeunes pères et de jeunes mères, la gestion des familles devient très complexe », explique-t-il. Des travailleurs sociaux ont d’ailleurs été appelés en renfort.

Le Dr Laporta estime qu’il faudra des semaines d’analyses avant de savoir si le variant Delta provoque des symptômes et des séquelles plus graves chez les jeunes adultes. Chose certaine, la souffrance psychologique de ses jeunes patients semble plus grande, observe-t-il. « À leur âge, l’écart entre ce qu’ils pensaient pouvoir faire et la réalité à laquelle ils font face est important : le désespoir devient difficile à gérer. »

« Moi, j’ai eu des patients qui craignaient de mourir du vaccin ; d’autres qui, même rendus aux soins intensifs, étaient encore persuadés qu’ils avaient contracté le virus de leurs parents récemment vaccinés », raconte le Dr Germain Poirier, chef du service des soins intensifs de l’hôpital Charles-Le Moyne, à Longueuil. « C’est quand même surprenant de voir que ces jeunes sont les plus réticents à recevoir le vaccin, alors que ce sont eux qui vont forger notre société de demain », dit-il avec inquiétude.

Selon les plus récentes données de l’INSPQ, 28 % des Québécois de 18 à 29 ans et 23 % des 30 à 49 ans ne sont toujours pas adéquatement vaccinés contre la COVID-19.

Tout comme le Dr Dahine, le Dr Poirier croyait avoir affronté le pire lors des vagues de l’hiver et du printemps dernier. Les dernières semaines ont changé sa perception des choses. Le manque criant de personnel combiné aux longues hospitalisations de ces jeunes patients non vaccinés pourrait mettre le système au pied du mur, craint-il. « Il y a de 10 à 25 % de lits fermés dans les unités de soins intensifs du Québec, faute de main-d’œuvre. Si on se met à devoir faire des transferts, ça pourrait engendrer des retards et affecter la rapidité des soins. »

« Depuis le retour de l’été, ajoute de son côté le Dr Dahine, on n’est pas capables d’ouvrir tous nos lits. Selon le modèle du gouvernement fédéral, le pire est à venir en décembre ou en janvier. La seule solution rapide, c’est le vaccin. Chaque point de pourcentage de personnes vaccinées de plus au Québec nous aide à diminuer cette quatrième vague. »

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