CHSLD Herron: un manque de personnel et d’équipement même avant la COVID

Véronique Bossé, infirmière au CHUM, a travaillé comme directrice des soins à la résidence Herron de septembre 2019 à janvier 2020, donc avant la COVID-19.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Véronique Bossé, infirmière au CHUM, a travaillé comme directrice des soins à la résidence Herron de septembre 2019 à janvier 2020, donc avant la COVID-19.

Aux audiences de la coroner sur le CHSLD Herron, une infirmière qui y a travaillé comme directrice des soins avant la COVID-19 a fait état d’un manque de personnel et d’équipement qui y sévissait avant la pandémie.

Véronique Bossé, infirmière au CHUM, a travaillé comme directrice des soins à la résidence Herron de septembre 2019 à janvier 2020, donc avant la COVID-19.

Lundi, devant la coroner Géhane Kamel, elle a rapporté que lorsqu’elle est arrivée en poste au CHSLD Herron, il y avait cinq débarbouillettes pour 15 résidants et trois piqués pour 140 usagers.

Et à l’époque déjà, il manquait de personnel soignant, a-t-elle indiqué. « Le ratio personnel-résidant n’était pas adéquat. Le roulement du personnel était incroyable. C’était sous-payé pour les tâches qu’ils avaient à faire », a-t-elle dit.

Qui plus est, le personnel était unilingue anglophone, alors que bien des résidants âgés étaient francophones, a-t-elle déploré.

 

L’infirmière a attribué ce manque de personnel aux salaires. Elle a évoqué un salaire de 12 $ l’heure pour les préposés aux bénéficiaires à l’époque, en 2019.

Quand elle disait à la direction de Herron qu’il fallait embaucher plus de personnel, que le personnel en place était débordé, elle se faisait répondre « ça coûte tant ».

Devant la coroner, elle s’est questionnée à voix haute sur la recherche du profit dans les résidences privées. « Pourquoi ça devait être aussi payant que ça, au détriment de la qualité et des soins qu’on donne aux personnes âgées ? » a-t-elle lancé.

En fait, le syndicat qui représente des milliers de préposés aux bénéficiaires au Québec, le Syndicat québécois des employés de service, affilié à la FTQ, a même fait une grève dans plusieurs établissements, à l’époque, en revendiquant 15 $ l’heure.

Un contrat de travail a d’ailleurs été signé à Herron, peu près l’arrivée de Mme Bossé, leur accordant 14 $ l’heure environ. Il y a eu grève en 2019, donc avant la COVID-19. Mais même en grève, les préposés devaient effectuer 90 % de leurs heures de travail, vu les dispositions sur les services essentiels. Dans les faits, ils ne pouvaient débrayer que durant quelques minutes, a-t-elle confirmé.

Sa mère à Herron

Le témoignage de Mme Bossé est d’autant plus intéressant que sa propre mère était résidante à Herron, atteinte d’Alzheimer. Et sa mère est décédée durant la première vague de la COVID-19.

Là encore, elle a souligné le fait que sa mère avait dû être hospitalisée pour cause de déshydratation, avant même la COVID-19.

Lorsque la pandémie de COVID-19 a commencé, en mars 2020, l’infirmière avait déjà quitté son poste à Herron pour le CHUM. Quand elle a pris des nouvelles de sa mère, vers le 28 mars, on lui a dit de ne pas s’inquiéter, qu’il n’y avait pas de cas à l’étage de sa mère.

Pourtant, vers le 3 avril, on lui a dit que sa mère était atteinte de la COVID-19, alors qu’elle n’avait même pas été testée. Le personnel avait présumé qu’elle l’avait, puisque les médecins avaient reçu la consigne de ne pas entrer dans les chambres, a-t-elle rapporté.

Mme Bossé a alors demandé une perfusion pour sa mère, dans le cadre de soins de fin de vie.

Le lendemain matin, elle a appelé une infirmière de Herron pour demander des nouvelles de l’état de sa mère. Cette infirmière ne savait même pas de qui elle parlait. « Non, je m’occupe des cas importants », lui a-t-elle répondu. « Puis elle m’a raccroché au nez », a relaté Mme Bossé, en pleurs.

Le 7 avril, sa mère est décédée. « Dans ma tête, elle est morte de soif, de faim. » Aussi, sa bonbonne d’oxygène était vide. « Elle a manqué d’oxygène », conclut-elle.

«La plupart ont quitté»

Pour la suite des audiences, d'autres employés de Herron sont venus témoigner de ce qu'ils ont vécu. Cherron Andall, préposée aux bénéficiaires à Herron depuis des années, a été malade de la COVID-19 pendant six mois, à partir du 29 mars 2020.

Selon elle, les préposés qui provenaient d'agences de placement pour aider à Herron n'étaient pas très motivés. Quand la coroner lui a carrément demandé s'ils venaient simplement pour «chercher leur chèque», Mme Andall a répondu: «oui, je pense bien».

Alaa Al-Naseri, infirmière de nuit, se retrouvait parfois seule pour s'occuper des trois étages. Elle aussi a attrapé la COVID, a été testée le 2 avril et n'est revenue que le 15 ou 16 mai.

« Je devais supplier pour avoir des serviettes »,  a illustré à son tour Kristy-Lyn Kemp, infirmière auxiliaire.

Elle a aussi confirmé que « ça arrivait assez souvent» que des résidants ne puissent prendre de bain, même si théoriquement, ils devaient en avoir deux par semaine. Parfois, ce sont des résidants qui refusaient, toutefois, ou devenaient trop agités..

« On manquait de personnel bien avant la pandémie », a-t-elle aussi confirmé. « On devait être cinq préposés sur le shift de jour; on était seulement trois.»

« Chaque PAB devait s'occuper de 14 résidants, mais quand il en manquait », les préposés encore en poste devaient prendre en charge les résidants sous la responsabilité des préposés absents, en plus des leurs, a résumé Mme Kemp.

Quand il y a eu les premiers cas de COVID à la résidence, un groupe de préposés qui étaient venus d'une agence de placement, trois ou quatre mois avant la pandémie, a alors «quitté en masse», a-t-elle relaté. « La plupart ont quitté sur-le-champ. »

Une préposée qu'elle était allée reconduire, après le travail, lui a confié qu'elle ne pensait pas revenir à Herron. « Je lui ai dit qu'elle allait les tuer », puisqu'il n'y avait pas de remplaçant, a-t-elle rapporté.

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