Patient orphelin cherche médecin de famille depuis des années

Le délai moyen d’attente au guichet d’accès à un médecin de famille est d’environ un an et trois mois pour les patients jugés prioritaires et d’un an et huit mois pour les patients non prioritaires.
Photo: Fred Tanneau Agence France-Presse Le délai moyen d’attente au guichet d’accès à un médecin de famille est d’environ un an et trois mois pour les patients jugés prioritaires et d’un an et huit mois pour les patients non prioritaires.

Denis Gagné l’a encore sur le cœur : il a dû se rendre dans une clinique privée pour faire renouveler l’ordonnance de son médicament contre l’hypertension. L’homme de 72 ans n’a pas de médecin de famille et il ne parvient pas à obtenir de consultation dans un « sans rendez-vous ». « J’ai travaillé jusqu’à l’âge de 65 ans, on a payé nos impôts pour se payer un système de santé, et ça m’a révolté d’être obligé de repayer pour aller voir un médecin en cabinet privé », dit-il.

Denis Gagné s’est inscrit il y a trois ans au guichet d’accès à un médecin de famille. Il habitait alors à Saint-Hyacinthe, en Montérégie. En décembre 2020, il a déménagé avec sa conjointe à Québec et a mis à jour son dossier en ligne. « Quand je me suis inscrit au guichet en juin 2018, j’étais à 471 jours [d’attente]. Je suis encore à 471 jours », dit-il.

Il n’est pas au bout de ses peines : son ordonnance de médicament contre l’hypertension vient à échéance le 27 novembre. Il compte se rendre cette fois dans une clinique « sans rendez-vous » de Québec. À moins qu’il reçoive, d’ici là, un appel d’un médecin de famille. « Toutes les fois que le téléphone sonne, je me dis peut-être que… »

Des témoignages du genre, Le Devoir en reçoit sans cesse depuis la publication mardi de son article sur l’accès aux médecins de famille au Québec.

Dans la province, le délai moyen d’attente au guichet d’accès est d’environ un an et trois mois (451 jours) pour les patients jugés prioritaires (âgés de 70 ans et plus, atteints d’un cancer ou infectés par le VIH, par exemple) et d’un an et huit mois (602 jours) pour les patients non prioritaires (personnes qui s’estiment en « mauvaise santé » ou qui affirment être en « bonne santé »), selon les données fournies par le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), qui datent du 31 juillet.

Ces chiffres sont toutefois des délais moyens : bien des patients interviewés par Le Devoir attendent depuis beaucoup plus longtemps.

Quand je me suis inscrit au guichet en juin 2018, j’étais à 471 jours [d’attente]. Je suis encore à 471 jours.

 

Marcelle Thiffault, 67 ans, s’est inscrite au guichet d’accès en 2018. Elle affirme avoir vécu un « parcours du combattant » pour faire renouveler son ordonnance de vitamine D qui vise à prévenir l’ostéoporose. Chaque jour pendant trois semaines, elle a contacté tôt le matin deux cliniques de sa région afin d’obtenir une consultation au « sans rendez-vous ». Aucune place. Elle s’est plainte à deux reprises au MSSS. Elle a finalement pu voir un médecin qui a renouvelé sa prescription pour deux ans.

Rien pour rassurer cette citoyenne de Saint-Charles-Borromée, près de Joliette. « Je m’étais dit, quand mon médecin a pris sa retraite, que je n’étais pas inquiète, que j’irais dans une clinique sans rendez-vous, dit Mme Thiffault. Mais je réalise que je n’ai même pas accès au sans rendez-vous ! »

Pierre Larocque, qui habite Québec, croit qu’il ne faut pas compter sur le guichet pour trouver un médecin. « Je me suis inscrit en décembre 2019 et j’étais à 432 jours d’attente, dit l’homme diabétique de 68 ans. Six mois après, encore 432 jours. Une farce. »

Il a décidé de prendre les devants et a usé de ses « contacts dans le milieu médical » pour trouver un médecin. « Cela a pris même pas deux mois », dit-il. À ses yeux, les délais moyens d’attente fournis par le MSSS sont « bidon », puisque les patients inscrits au guichet qui trouvent des médecins par eux-mêmes diminuent la moyenne.

De faux espoirs

Au MSSS, on indique que les patients tentent de trouver eux-mêmes un médecin de famille en contactant des cliniques. Reste que la prise en charge se fait surtout par le guichet d’accès à un médecin de famille (GAMF).

« En 2018, moins de 60 % des patients étaient pris en charge via le GAMF, et depuis le début de 2021, c’est 71 % », écrit-on dans un courriel. Le Ministère précise d’ailleurs que des incitatifs financiers sont prévus pour encourager les médecins à prendre en charge la clientèle en provenance du GAMF.

Mais comment expliquer des délais d’attente de plusieurs années ? Le MSSS répond que le délai peut varier selon « l’état de santé du patient, la disponibilité des médecins dans la région et le nombre d’inscriptions sur la liste d’attente du territoire ».

« La pandémie a exercé une pression sur tout le réseau de la santé, incluant la première ligne, ce qui a pu entraîner une augmentation des délais de prise en charge », précise-t-on aussi.

Québec ajoute qu’il travaille à augmenter le nombre de médecins de famille et à mettre en place un guichet d’accès à la première ligne, destiné aux patients orphelins. Il mise également sur la pratique interdisciplinaire en recourant davantage aux infirmières praticiennes spécialisées (IPS).

Le député de Québec solidaire Sol Zanetti presse le gouvernement Legault d’agir. Dans la région de la Capitale-Nationale, le nombre de patients inscrits au guichet a doublé entre 2018 et 2021, notamment en raison des nombreuses retraites de médecins. « Ça faisait partie de leurs engagements électoraux de la [Coalition avenir Québec] de dire que les gens auront un médecin de famille ou une IPS, dit-il. Sauf que c’est pas dans cette direction qu’ils vont : ils n’ont accordé aucune énergie à cet objectif-là, et là, on en paie le prix. »

La première ligne doit être « plus efficace » si elle veut offrir un meilleur accès aux patients, pense le Dr Simon-Pierre Landry, copropriétaire d’un groupe de médecine familiale à Mont-Tremblant. Selon lui, il faut que les médecins « arrêtent de faire des choses qui ont peu de valeur ajoutée » ou « qui peuvent être faites par d’autres professionnels de la santé ».

Le Dr Landry déplore aussi que le délai d’attente annoncé sur le guichet d’accès crée de faux espoirs. « Les données ne sont pas fiables », dit-il. Il compare le guichet d’accès à une file d’attente de restaurants qui s’allonge sans cesse et dans laquelle les dépassements sont permis. « Les gens en avant sont les personnes plus âgées ou plus malades, et ils sont servis en premier », dit-il. L’attente peut donc se prolonger…

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