Contrainte de quitter le Québec pour travailler comme médecin de famille

« Je vais travailler “au boutte”, je vais prendre plein de patients, je vais faire du CHSLD, de la gériatrie, de l’urgence, whatever ! » La Dre Lara Dutil-Fafard est une médecin de famille motivée, nouvellement diplômée de l’Université Laval. Elle rêvait de pratiquer ici, mais elle ira travailler à Vancouver : elle n’a pas réussi à décrocher un poste dans le sud du Québec.

« Je quitte [le Québec] avec un goût amer », dit-elle.

La Dre Dutil-Fafard a tenté d’obtenir un poste de nouveau facturant dans la région de la Capitale-Nationale dans le cadre du dernier Plan régional d’effectifs médicaux (PREM) en médecine de famille ; elle n’y est pas parvenue. Lors du second tour, pratiquement tous les postes qui l’intéressaient — c’est-à-dire situés dans un rayon d’environ 200 kilomètres des grands centres ou dans le sud du Québec — avaient été pourvus.

« Je pourrais aller en Abitibi, sur la Côte-Nord ou aux Îles-de-la-Madeleine. Mais pour mon conjoint, les emplois, ils ne sont pas là, dit la Dre Dutil-Fafard. Il est ingénieur, il a une maîtrise en aérospatiale et une spécialité en dynamique des fluides. »

« On n’a vraiment rien trouvé »

La jeune médecin affirme avoir cherché un emploi en génie mécanique à son conjoint dans la région de Matane, où un poste de médecin de famille était disponible et où elle avait effectué un stage dans le passé. « On n’a vraiment rien trouvé », soutient-elle.

L’idée de laisser son conjoint derrière elle ne lui plaisait guère. Son amoureux, un Allemand, a tout quitté pour la rejoindre au Canada il y a quelques années. Il a appris le français et a obtenu un emploi dans son domaine à Québec. « Ça devient difficile quand on a un conjoint, remarque la Dre Dutil-Fafard. On comprend qu’il faut être flexible, mais je trouve ça complètement fou qu’entre Montréal et La Malbaie, je n’aie pas trouvé de poste. Je trouve ça un peu fâchant. »

D’autant, poursuit-elle, que 20 % des Québécois n’ont toujours pas de médecin de famille. « Tout le monde dit qu’il manque de médecins de famille, mais pour les nouveaux médecins, il n’y a plus de postes dans le sud du Québec ! »

On comprend qu’il faut être flexible, mais je trouve ça complètement fou qu’entre Montréal et La Malbaie, je n’aie pas trouvé de poste. Je trouve ça un peu fâchant.

 

La Dre Dutil-Fafard soutient qu’elle a été accueillie à bras ouverts en Colombie-Britannique. « Un gestionnaire qui s’occupe de plusieurs cliniques publiques m’a dit : “Tu peux travailler à la clinique de ton choix, tu fais l’horaire que tu veux”, raconte-t-elle. Je lui ai dit que j’aimais faire de la chirurgie mineure et des infiltrations et que j’aurais besoin d’une sonde échographique. Il m’a répondu : “Ne t’inquiète pas, s’il n’y en a pas à la clinique où tu es, on en trouvera une. On va prendre toutes les heures que tu veux nous donner.” »

La jeune médecin n’a pas encore signé de contrat, puisqu’elle est en attente de son permis de pratiquer en Colombie-Britannique (elle a dû passer un examen d’anglais). Son conjoint a quitté l’entreprise où il travaillait à Québec et a trouvé un nouvel emploi à Vancouver.

Exode de talents

Le Dr Patrick Archambault, professeur au Département de médecine familiale et de médecine d’urgence à l’Université Laval, se désole de la perte de ces deux talents.

Le médecin connaît bien la Dre Dutil-Fafard : elle a travaillé dans un projet de recherche dont il était responsable et qui impliquait notamment l’Agence spatiale canadienne. « C’était une étudiante brillante, très intéressée et très curieuse, dit-il. Je trouve ça très dommage de la perdre. »

Il dit comprendre le « noble » objectif des PREM d’attribuer les postes de médecin de famille en fonction des besoins des diverses régions du Québec, mais il déplore le « manque de flexibilité » du système. « Il faudrait, je pense, réfléchir comme société, voir comment on peut assurer une attractivité pour garder les personnes comme elle et son conjoint qui veulent rester au Québec, mais qui se voient contraints de partir », dit-il. 

Instaurés en 2004, les PREM en médecine de famille et en spécialités visent à répartir équitablement les ressources médicales sur le territoire québécois afin de favoriser l’accès à un médecin, notamment en région éloignée. « Les régions comme Montréal, Québec, l’Estrie et la périphérie de Montréal sont souvent plus attractives que d’autres », rappelle le Dr Louis Godin, président de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ). « D’ailleurs, on le voit, les postes disponibles dans les régions urbaines sont souvent presque tous pourvus à 100 % dès le premier tour. »

Des candidats médecins sont forcément déçus. « Il peut y avoir dans une région 30 postes disponibles et 60 candidats, cite comme exemple le Dr Godin. Il y en a 30 qui ne sont pas contents. »

Le président de la FMOQ souligne toutefois que le nombre de postes offerts dans le cadre du PREM en médecine familiale est un peu plus élevé que le nombre de finissants prévus.

Il peut y avoir dans une région 30 postes disponibles et 60 candidats. Il y en a 30 qui ne sont pas contents.

 

« Des plus et des moins »

Selon Damien Contandriopoulos, professeur à l’École des sciences infirmières de l’Université de Victoria, le système des PREM a « des plus et des moins ». « C’est sûr que le système est fait pour que les médecins commencent leur carrière dans des zones qui sont plus rurales et qui sont moins demandées, dit-il. Est-ce que ça fonctionne vraiment ? Beaucoup de jeunes médecins vont aller faire leur purgatoire de quelques années à Gaspé avant de revenir s’établir en Montérégie ou à Québec. »

La Colombie-Britannique n’a pas de système de PREM, dit M. Contandriopoulos. « Elle utilise un peu la sélection naturelle », explique-t-il. Résultat : « beaucoup plus de médecins » s’installent au centre de Vancouver que dans les régions rurales. « La pénurie, en zone rurale, est plus forte », précise-t-il.

La Dre Lara Dutil-Fafard, elle, compte bien revenir au Québec d’ici deux ou trois ans. Elle devra alors poser sa candidature à un poste de nouveau facturant et espérer que cette fois-ci sera la bonne.

À voir en vidéo