Ces infirmières qui hésitent à se faire vacciner

Environ 90 % des professionnels du réseau de la santé sont vaccinés.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Environ 90 % des professionnels du réseau de la santé sont vaccinés.

La consultation parlementaire sur la vaccination obligatoire des travailleurs de la santé débute ce jeudi. Alors que Québec entendra les partis d’opposition et divers intervenants sur cette question et sur la possibilité de l’étendre à d’autres secteurs, La Presse canadienne s’est entretenue avec des infirmières qui hésitent à se faire vacciner.

« Moi, je crois à la science, lance d’entrée de jeu Valérie*. Par contre, la première chose qu’on te dit quand tu étudies en sciences [infirmières] c’est que la prudence est toujours de mise et qu’il te faut un consentement libre et éclairé [de la part du patient]. »

L’infirmière praticienne spécialisée (IPS) veut donc pouvoir user de « prudence », et ce sans « contraintes » comme on le lui a enseigné et déplore le peu de débats ou de questionnements sur un enjeu aussi important que l’imposition du vaccin à tout le personnel soignant des établissements de santé.

« Je veux voir, je veux évaluer, je veux attendre avant de décider de le prendre ou non, je veux comprendre de quoi il s’agit, j’ai besoin de savoir », énumère la professionnelle.

Elle précise qu’elle n’est pas contre la vaccination. Ce qui l’a fait hésiter, c’est le manque d’informations et de recherches à ce jour sur les effets à long terme de ce nouveau vaccin.

« On n’a pas assez de recul », dit-elle à quelques reprises durant l’entrevue téléphonique.

L’infirmière qui fait de la téléconsultation et qui ne travaille pas directement avec le public s’est soumise aux tests les rares fois où elle a dû rencontrer des patients.

« J’applique les mesures, j’ai mon masque, ma visière et je sais comment me laver les mains de façon efficace pour éviter la contamination », assure la jeune femme. Elle comprend mal que certains tendent à ranger tous ceux qui ne sont pas vaccinés dans le même panier.

« En ce moment, c’est comme si on n’avait pas le droit en tant que professionnel d’avoir une hésitation ou des questions. Les gens nous relèguent immédiatement du côté des complotistes, alors que moi aussi je lis leurs commentaires sur Facebook et je trouve que ça n’a pas d’allure! »

Crainte d’effets secondaires

Dans un récent point de presse, le gouvernement provincial rapportait qu’environ 90 % des professionnels du réseau de la santé étaient vaccinés.

Dans la population générale, 86 % des Canadiens disent s’être fait vacciner selon un sondage Léger publié jeudi dernier. À cela s’ajoute 5 % qui planifient de le faire et 9 % qui n’en ont pas l’intention.

L’enquête effectuée auprès de 1515 répondants révèle que 71 % des gens qui hésitent à se faire vacciner jugent que le produit est trop récent et qu’il n’y a pas eu assez de tests ou de recherches effectués à ce jour.

C’est l’une des raisons évoquées par Julie qui a survécu à un cancer ORL il y a quelques années. Elle a développé une condition rare à la suite des traitements de radiothérapie et craint que cela puisse la rendre plus vulnérable à des complications.

Elle explique que malgré toute la documentation qu’elle a épluchée, elle n’a pas trouvé de données concernant une personne vivant avec les mêmes conditions médicales qu’elle. Elle ne sait donc pas si sa condition la rend plus vulnérable à des effets secondaires à la suite d’une injection.

Julie sent définitivement que la pression monte de plus en plus pour qu’elle se fasse vacciner, nous confie-t-elle. Or, elle ne se sent pas à l’aise de relever sa manche vu son état de santé.

« C’est dur de se faire comprendre, explique l’infirmière qui cumule plus de 30 ans d’expérience. Plusieurs dans mon cercle vont me dire : “ Je l’ai eu [le vaccin] et je suis correct ” ».

Ce à quoi elle répond : « Oui, mais toi tu n’as pas de condition de santé ». Julie n’est pas contre la vaccination. D’ailleurs, plusieurs de ses proches se sont fait vacciner et elle n’y voit pas de problème, mais elle s’inquiète surtout des effets à long terme qui « pourraient altérer sa qualité de vie ».

Tout comme Valérie, elle assure qu’elle prend toutes les précautions nécessaires. Elle a également changé ses habitudes. Depuis le début de la pandémie, ses amies savent qu’elle n’offre plus d’accolades.

Au sein des gens de son entourage, sa décision a déjà donné lieu à des discussions animées. Même chose pour Sabrina qui n’en parle qu’à de très rares personnes.

L’infirmière hésite à se faire inoculer parce que le vaccin a été « développé en si peu de temps ».

« Il n’y a pas assez de recul. C’est un produit encore très jeune et il n’y a pas de certitude sur l’absence d’effets secondaires à moyen et long termes », est-elle aussi d’avis.

« On nous a appris à prendre des décisions en faisant un choix libre et éclairé et là je ne sens pas que j’ai toutes les informations », argue celle qui fait de la téléconsultation à partir de la maison et qui n’a pas à interagir directement avec les gens. Or, le contact avec les patients lui manque, mais elle se pose beaucoup de questions quant à la possibilité de revenir en clinique sachant que le vaccin pourrait lui être imposé.

D’après elle, la vaccination ne devrait concerner que les personnes à risque comme les personnes âgées, celles présentant des facteurs de comorbidité ou ayant des conditions de santé particulières.

« C’est vraiment du cas par cas. Ça devrait être un choix très personnel. On devrait se faire vacciner par conviction et parce qu’on pense que c’est le bon choix à faire », ajoute cette travailleuse de la santé.

Ailleurs dans le monde

En France où le taux de vaccination des travailleurs de la santé était plus bas que celui de la population générale, jusqu’à tout récemment, le gouvernement avait annoncé la vaccination obligatoire pour faire remonter les statistiques.

En date du 5 juillet, 60,2 % des professionnels en Ehpad et USLD (l’équivalent des CHSLD) avaient reçu au moins une dose de vaccin, et 49,1 % étaient totalement vaccinés, selon des chiffres publiés par Santé publique France.

Quant à ceux qui offrent des soins à domicile ou en clinique privée, ils étaient vaccinés dans une bien plus grande proportion puisque — toujours au 5 juillet — 80,3 % d’entre eux avaient reçu au moins une injection et 74,9 % étaient complètement vaccinés.

À la suite de l’annonce présidentielle du 12 juillet, le taux de vaccination a bondi chez les soignants français.

Huit travailleurs sur dix à l’hôpital ou en Ehpad étaient vaccinés au début du mois d’août, selon Santé publique France. Et neuf sur dix du côté de ceux travaillant en pratique privée ou à domicile.

Le personnel de la santé a jusqu’au 15 septembre pour se plier à l’obligation vaccinale dans l’Hexagone.

Pour ce qui est de la Grèce, le 16 août marquait l’entrée en vigueur de la vaccination obligatoire dans les résidences pour aînés.

L’ensemble du personnel médical devra quant à lui avoir été adéquatement vacciné à compter du 1er septembre, avait annoncé le premier ministre du pays, faute de quoi les employés seront mis en arrêt temporaire.

L’Italie a pour sa part rendu la vaccination obligatoire depuis la fin mars.

*Des prénoms fictifs ont été utilisés pour préserver l’anonymat des infirmières, pour éviter les représailles.

 


 

Cet article a été produit avec l’aide financière des Bourses Facebook et La Presse canadienne pour les nouvelles.

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