Appeler l'armée en renfort dans les urgences?

Le ministre Dubé dit miser sur le renforcement des soins de première ligne pour désengorger les urgences.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le ministre Dubé dit miser sur le renforcement des soins de première ligne pour désengorger les urgences.

Les urgences du Québec débordent à un point tel que des urgentologues souhaitent qu’on envisage de recourir aux forces armées et aux techniciens ambulanciers pour désengorger les salles d’attente.

« Il faut amener des bras. En ce moment, tout le monde a la langue à terre et il n’y a rien qui va s’améliorer sous peu », affirme le président de l’Association des spécialistes en médecine d’urgence du Québec, le Dr Gilbert Boucher.

Vendredi midi, le taux d’occupation des civières frôlait 215 % aux urgences de l’hôpital Pierre-Boucher, à Longueuil. Et le portrait n’était guère plus reluisant ailleurs : ce taux atteignait 184 % à l’hôpital du Suroît, à Salaberry-de-Valleyfield ; 160 % à l’Hôpital laurentien, à Sainte-Agathe-des-Monts ; 158 % à l’Hôpital général juif de Montréal ; 158 % à l’hôpital Sainte-Croix, à Drummondville ; 154 % à l’Hôtel-Dieu de Lévis ; et 152 % au Centre hospitalier régional de Lanaudière, à Joliette.

Sans compter la situation en Outaouais, où l’urgence de l’hôpital de Gatineau n’est que partiellement ouverte après avoir été fermée du 25 au 30 juin, faute de personnel. Elle rouvrira dimanche, mais seulement entre 8 h et 18 h.

C’est important que la machine se mette en branle parce que là, le mois de septembre va être horrible

Devant cette pénurie criante de personnel, le Dr Gilbert Boucher estime qu’aucune option ne doit être écartée, y compris l’appel aux forces armées canadiennes ou le recours aux ambulanciers dans les urgences. « Ces gens-là ont une expertise médicale, dit-il. Ils sont capables de faire des signes vitaux, d’assister des infirmières à des manœuvres », remarque-t-il. Ils pourraient également être mis à contribution pour procéder à la désinfection des équipements, note le médecin.

Au cabinet du ministre de la Santé, on rejette l’idée. « Ce sont des alternatives qui ont été déployées dans les pires temps de la crise sanitaire, alors qu’aujourd’hui, la situation épidémiologique est stable et sous contrôle », souligne l’attachée de presse de Christian Dubé, Marjaurie Côté-Boileau. Elle reconnaît toutefois que la situation est « critique » dans plusieurs urgences, notamment en Outaouais et en Montérégie.

En point de presse vendredi, le ministre Christian Dubé a dit miser sur le renforcement des soins de première ligne pour désengorger les urgences. Son gouvernement a demandé aux médecins de famille de prendre en charge davantage de patients, « même ceux qui ont certains symptômes qui pourraient s’apparenter à la COVID-19 », a-t-il rappelé.

Les groupes de médecine familiale devront aussi étendre leurs heures d’ouverture « pour revenir à ce qu’on était en prépandémie », a-t-il indiqué.

Il ne faut toutefois pas espérer « des miracles à très, très court terme », a signalé le ministre.

L’été risque d’être pénible, selon le D Gilbert Boucher. Beaucoup de patients se rendent dans les urgences faute d’avoir obtenu un rendez-vous en personne avec leur médecin de famille.

L’urgentologue n’anticipe pas de changements malgré les mesures annoncées. « Je ne m’attends pas à ce que demain matin, il va y avoir des plages horaires de plus avec des médecins de famille qui vont arriver. Mais c’est important que la machine se mette en branle parce que là, le mois de septembre va être horrible. »

Québec prévoit de fermer à compter du 6 septembre les cliniques désignées d’évaluation qui accueillent les patients présentant des symptômes apparentés à la COVID-19.

Le chef du département de pédiatrie d’urgence au CHU Sainte-Justine, le Dr Antonio D’Angelo, redoute ce moment. L’urgence de l’hôpital pédiatrique enregistre déjà des records d’achalandage depuis cinq semaines et le personnel a l’impression de vivre une saison de la grippe en plein été, illustre-t-il. « Il y a encore beaucoup de médecins qui [ne] font [encore que] de la télémédecine, parce que c’est disponible », remarque le pédiatre urgentiste. Résultat : des enfants se retrouvent aux urgences pour un virus respiratoire bénin ou une gastro-entérite.

La Dre Chantal Guimont, directrice médicale au GMF MAclinique Lebourgneuf, à Québec, s’inquiète aussi pour les urgences.

Sa clinique accueille des patients qui présentent des symptômes apparentés à la COVID-19, mais qui ont reçu un test de dépistage négatif. « Je pense qu’il y a encore beaucoup de réticences à voir ces clientèles [symptomatiques] en clinique “froide”. Notre expérience en clinique “tiède” nous a permis d’apprivoiser ce risque-là, si on veut. » Jusqu’au 27 juin dernier, MAclinique Lebourgneuf était une clinique désignée d’évaluation. Elle ne l’est plus ; il n’en reste qu’une seule dans la capitale.

Le Dr Mathieu Pelletier, directeur adjoint au GMF-U du nord de Lanaudière, accueille aussi en personne des patients symptomatiques, à condition que leur test de dépistage soit négatif. Il fait toutefois valoir que les groupes de médecine familiale ont leurs propres défis à relever, comme l’approvisionnement en d’équipement de protection individuelle et l’aménagement de salles d’attente « tièdes ».

Quoi qu’il en soit, son GMF étendra ses heures d’ouverture jusqu’à 20 h dès le 1er août, bien que beaucoup de ses infirmières (7 sur 12) soient absentes, en congé de maladie ou déployées ailleurs dans le réseau. Le médecin affirme toutefois que son GMF sera prêt à prendre le relais des cliniques désignées d’évaluation le 6 septembre. « Ce sont des vases communicants », résume-t-il.

Les limites de la télémédecine

Le Dr Antonio D’Angelo, lui, espère que la machine va suivre. Il déplore aussi que des médecins prescrivent des antibiotiques à des patients qu’ils n’ont pas vus.

La téléconsultation a ses limites, plaide-t-il. « J’ai eu un cas d’un enfant qui a été traité à multiples reprises en télémédecine parce que le médecin avait peur de le voir. Il voulait faire le meilleur pour le patient […], mais il a prescrit de multiples doses d’antibiotiques quand, finalement, c’était un enfant qui faisait de la fièvre à répétition parce qu’il avait une leucémie. On a découvert ça quand il s’est finalement présenté à l’urgence parce qu’il avait d’autres symptômes.  »

Il s’agit d’un cas rare et « sensationnel », souligne toutefois le Dr D’Angelo. « Il a été pris en charge à temps, dit-il. […] C’est juste qu’il aurait peut-être pu être vu quelques semaines plus tôt, et peut-être moins souffrir de tout ça. »

Et ses parents auraient davantage confiance envers le système de santé aujourd’hui.



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