Québec met le holà à la médecine à distance

Bien des Québécois pourront de nouveau consulter leur médecin de famille en personne. Le gouvernement vient de diffuser une directive ministérielle limitant la téléconsultation aux « patients inscrits dont la problématique de santé est connue et non complexe ». Sur le terrain, la confusion règne, selon la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ).

La Dre Lucie Opatrny, sous-ministre adjointe au ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), a diffusé jeudi une nouvelle directive pour encadrer les rendez-vous médicaux par téléphone ou par vidéo. Elle y annonce plusieurs « mesures effectives maintenant ». Parmi celles-ci, « aucune téléconsultation n’est autorisée pour les patients orphelins ou non connus par le médecin », signale-t-elle.

Elle justifie ces nouvelles règles par l’« atteinte satisfaisante » du taux de vaccination dans la population et par le fait que « d’ici le 15 juillet prochain, l’ensemble des professionnels de la santé et du personnel administratif de la première ligne recevront leur deuxième dose ».

Selon la directive, la première ligne doit aussi se préparer à accueillir la clientèle des cliniques désignées de dépistage et d’évaluation (CDE), chargées de s’occuper des patients présentant des symptômes s’apparentant à la COVID-19. La « fermeture éventuelle » des CDE est « prévue pour le 6 septembre », indique la Dre Lucie Opatrny.

Cette nouvelle directive ministérielle, annoncée « sans préavis », « sème beaucoup de confusion » au sein des membres de la FMOQ, selon son président, le Dr Louis Godin. « C’est arrivé sans explication, sans vraiment de consultation, dit-il. Je vous avouerai que ça fait simplement rajouter des difficultés sur le terrain pour les médecins de famille qui essaient de s’ajuster du mieux qu’ils peuvent à cette pandémie. »

Le Dr Louis Godin souligne que des médecins ont fixé « depuis un certain temps » des rendez-vous en téléconsultation à des patients, notamment des orphelins. « Là, ils se posent comme question “est-ce que je peux faire de la téléconsultation ?” précise-t-il. “Est-ce que je vais être payé si je fais cette téléconsultation, même si ce n’est pas un patient que je connais ?” » Le président de la FMOQ rappelle qu’une lettre d’entente encadre la rémunération de la téléconsultation et qu’elle est toujours en vigueur.

Le Dr Mathieu Pelletier, médecin de famille et directeur adjoint au GMF-U du Nord de Lanaudière, croit qu’« il faut grandement diminuer le taux de téléconsultation ». Il déplore toutefois que le MSSS impose « immédiatement » de nouvelles règles, qui remettent en question le « jugement clinique » des médecins.

« La grande majorité des citoyens avec qui j’ai fait de la téléconsultation sont satisfaits de ce nouveau service, estime-t-il. On est dûs pour des réajustements. Mais des réajustements par des directives, par décret, sans consultation, ce n’est jamais souhaitable. »

Bien des médecins de famille ont appris l’existence de cette nouvelle directive le jour même où le premier ministre leur a lancé un avertissement lors de son bilan de session parlementaire. François Legault a signalé qu’il n’excluait pas de recourir durant l’automne à la loi 20 de l’ex-ministre libéral Gaétan Barrette pour imposer des pénalités à ceux qui ne prenaient pas en charge « un minimum de patients ». Des propos « très mal reçus » par les médecins, selon le président de la FMOQ.

Une bonne décision

Au cabinet du ministre de la Santé et des Services sociaux, on indique que cette directive a été mise en place pour « rappeler l’importance des consultations en présentiel pour la première ligne ». « Il faut désengorger les urgences, précise l’attachée de presse de Christian Dubé, Marjaurie Côté-Boileau. Envoyer systématiquement des patients à l’urgence n’est pas efficace, ni pour le réseau ni pour le patient. »

Le cabinet ajoute que les consultations en personne « ont déjà repris et augmenteront de façon graduelle ». « On vise un retour à la normale en septembre », indique-t-on.

Le Dr Gilbert Boucher, président de l’Association des spécialistes en médecine d’urgence du Québec, salue ce virage. « Les chirurgies vont recommencer, les hôpitaux fonctionnent à 100 %, il faut que la première ligne embarque », dit-il.

D’après lui, des patients se rendent encore aux urgences parce qu’ils n’ont pu voir un médecin de famille en personne. « Les patients nous le disent : ils appellent et, tout de suite, ils sont dirigés vers la téléconsultation, même si c’est une nouvelle pathologie ou même si ce sont de nouveaux patients », précise-t-il.

Le Dr Simon-Pierre Landry, qui travaille à l’urgence de l’hôpital Laurentien à Sainte-Agathe-des-Monts, pense que cette directive relève du « gros bon sens » et qu’elle vise à éviter les abus. « On en a vu des patients qui ont été envoyés aux urgences parce que le médecin n’était pas au bureau. Il était à la maison en télétravail », dit-il.

Les nouvelles règles ne changeront pas sa pratique actuelle. La téléconsultation représente 25 à 30 % de celle-ci, selon le médecin de famille, qui suit des patients dans un GMF à Mont-Tremblant. « Au final, c’est ce qu’on faisait déjà chez nous, car c’est ce qui permet des gains de productivité mais conserve la qualité de l’acte », estime le Dr Simon-Pierre Landry.

On en a vu des patients qui ont été envoyés aux urgences parce que le médecin n’était pas au bureau. Il était à la maison en télétravail.

 

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