Une maladie négligée par la recherche

Le Dr Moreau a mis au point un dispositif qui provoque le malaise distinctif de l’EM/ SFC et qui permet de diagnostiquer la maladie, non repérée par des tests classiques.
Photo: Alexandra Langford-Avelar Le Dr Moreau a mis au point un dispositif qui provoque le malaise distinctif de l’EM/ SFC et qui permet de diagnostiquer la maladie, non repérée par des tests classiques.

Elle est ignorée ou suscite le scepticisme. Pourtant, l’encéphalomyélite myalgique, aussi appelée syndrome de fatigue chronique (EM/SFC), est bel et bien une maladie physique qui oblige plus de 120 000 Québécois à renoncer à une vie normale. Troisième et dernier volet d’une série visant à démystifier une maladie aussi méconnue qu’invalidante.



L’EM/SFC, une maladie pour laquelle il n’existe toujours pas de traitement ni même de test permettant de la diagnostiquer, a jusqu’ici été nettement ignorée en recherche. La prolifération des cas de COVID longue durée qui, vraisemblablement, ont développé une forme d’EM/SFC, a suscité un investissement massif de la part des gouvernements qui devrait par le fait même profiter à cette « maladie médicalement orpheline ».
 

Jusqu’à maintenant, ce sont essentiellement des fondations privées qui ont subventionné les travaux de recherche d’Alain Moreau, un des rares chercheurs au Canada à s’intéresser à l’EM/SFC. « S’il n’y avait pas de philanthropie, personne ne ferait de la recherche sur l’EM tant au Canada qu’aux États-Unis, car on considère que nous cherchons de petites bibittes  », déclare sans ambages ce professeur de l’Université de Montréal.

« Il y a des biais de perception au sein des comités qui évaluent les demandes. Les évaluateurs ne connaissent pas la maladie qu’est l’EM, et si vous utilisez le terme de SFC, on se moquera de vous, et votre demande ira directement à la poubelle. Cette maladie n’aura jamais la cote ! Aux National Institutes of Health (NIH), c’est la même chose, si les demandes de subvention sont analysées par des scientifiques qui connaissent la maladie, elles seront considérées, sinon elles ne le seront pas », poursuit-il.

En 2010, l’Institut national d’excellence en santé et en services sociaux (INESSS) au Québec avait pourtant recommandé la création d’un centre d’expertise sur cette maladie, mais ces recommandations sont restées lettre morte, déplorent Cécile D’Amour et Jacques Dion, respectivement présidente et membre du conseil d’administration de l’Association québécoise de l’EM (AQEM) de 2003 à 2009.

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Ce n’est qu’en 2019 qu’un organisme public, en l’occurrence les Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC), a financé la création d’un réseau de recherche, soit le Réseau canadien de recherche concertée interdisciplinaire sur l’encéphalomyélite myalgique (RCRCIEM), qui est dirigé par M. Moreau. « Nous avons reçu 1,4 million de dollars pour bâtir une capacité de recherche au Canada. Mais compte tenu du nombre d’individus atteints, c’est une goutte d’eau dans l’océan, car il y a plus de gens qui souffrent d’EM que de personnes atteintes du cancer du sein, de la maladie de Parkinson ou de la sclérose en plaques réunies », dit-il.

« La COVID longue durée nous donne une opportunité du point de vue de la recherche pour comprendre les éléments primaires qui vont conduire quelqu’un à avoir une réponse anormale à un virus qui va se convertir en une maladie chronique débilitante qui sera multisystémique », fait-il remarquer.

Savoir repérer l’invisible

Parent pauvre de la recherche, l’EM/SFC représente probablement « le dernier défi médical du XXIe siècle », selon Alain Moreau, qui a consacré les cinq dernières années à étudier cette maladie. Ce généticien moléculaire a néanmoins réussi à faire des percées importantes qui devraient faciliter le diagnostic de l’EM/SFC, et qui ont permis d’identifier des pistes de traitements prometteuses.

Il a d’abord mis au point un dispositif qui provoque le malaise après effort, le « symptôme cardinal » et distinctif de l’EM/SFC, et qui, de ce fait, permet de diagnostiquer cette maladie invisible qui n’est pas détectée par les tests cliniques classiques. Ce dispositif composé d’un brassard que l’on gonfle autour du bras effectue un massage de 90 minutes qui simule la dépense d’énergie d’un exercice physique. Pendant ces 90 minutes, le patient porte également une veste isométrique qui enregistre divers paramètres physiologiques tels que son rythme cardiaque. Des électrodes sont collées sur son front afin de mesurer les niveaux d’oxygène dans son cerveau, lesquels sont généralement diminués chez les personnes atteintes d’EM.

Des prélèvements sanguins et de salive ont également permis de découvrir des anomalies au niveau de l’épigénome qui est souvent « la cible des virus et des bactéries lors d’infections ». Des changements épigénétiques ont en effet été notés au niveau de la méthylation de l’ADN des personnes victimes d’EM. « L’hyperméthylation de l’ADN d’un gène peut réduire son expression, voire le rendre complètement silencieux », souligne le scientifique, qui mène ses travaux au Centre de recherche du CHU Sainte-Justine.

« Nous regardons s’il y a des profils distincts dans la méthylation qui nous permettraient de classer les patients en sous-groupes. Comme plusieurs des gènes que nous avons identifiés régulent la réponse à certains types d’infection virale, nous voulons savoir ce qui distingue les patients qui auraient développé l’EM à la suite d’une mononucléose [virus d’Epstein Barr] de ceux qui l’auraient développé après une grippe sévère ou la COVID-19. Ces informations pourraient aussi nous aider à identifier des cibles plus spécifiques pour intervenir tôt afin de prévenir des séquelles à long terme », explique-t-il.

Chercher du côté des gènes

Autre élément de l’épigénome qui est affecté dans l’EM : des microARN, ces petits brins d’acides ribonucléiques non codants qui contrôlent l’expression des gènes. Ces microARN se lient à l’ARNm des gènes et empêchent ainsi leur traduction en protéines. « Ces microARN sont sensibles à toutes sortes de changements dans l’environnement, certains sont activés par la présence de mercure, par exemple. Chaque microARN peut cibler jusqu’à 200 gènes différents, et un même gène peut être ciblé par plusieurs microARN », précise M. Moreau.

Son équipe a identifié 11 microARN dont les quantités sont anormales chez les personnes atteintes de l’EM. Ce groupe de 11 microARN permet aussi de classer les patients en quatre sous-groupes ayant une présentation clinique différente.

Il y a des biais de perception au sein des comités qui évaluent les demandes. Les évaluateurs ne connaissent pas la maladie qu’est l’EM, et si vous utilisez le terme de SFC, on se moquera de vous, et votre demande ira directement à la poubelle.

« Quatre profils différents ont été déterminés par apprentissage machine (machine learning). À partir des concentrations de ces 11 microARN, l’ordinateur nous dit avec une précision de 94 % si la personne est saine, atteinte d’EM, ou souffre d’autre chose, comme la fibromyalgie ou la sclérose en plaques. De plus, il classifie les patients atteints d’EM en quatre sous-groupes distincts », précise M. Moreau.

Cette découverte qui a donné lieu à un article scientifique publié dans Scientific Reports en novembre 2020 figure parmi les 100 articles ayant été les plus téléchargés en 2020.

M. Moreau a pu identifier les gènes qui sont ciblés par ces 11 microARN, et il a alors constaté que ces gènes sont reliés de près ou de loin aux symptômes de la maladie. La majorité d’entre eux appartiennent à deux classes, dont l’une intervient dans l’immunité et l’autre, au niveau des canaux calciques qui traversent la membrane des cellules.

Par exemple, le microARN miR-6819-3p cible le gène Toll-like receptor 3 (TLR3) qui est impliqué dans l’immunité innée. Or, il existe une molécule, appelée Ampligen (Rintatolimod), qui est un agoniste permettant de stimuler ce gène. « Cette molécule est utilisée depuis 20 ans aux États-Unis, mais n’a jamais obtenu la reconnaissance de la FDA parce qu’elle n’atténue les symptômes que chez seulement un tiers des patients. Le test que l’on a développé devrait nous permettre de déterminer chez quels patients le médicament devrait être bénéfique », précise M. Moreau qui espère convaincre la compagnie qui fabrique ce médicament de mener un essai clinique dans lequel les participants auront été sélectionnés à l’aide du test.

Molécules en ligne de mire

M. Moreau s’intéresse aussi à la thrombospondine 1 (TSP-1), une molécule qui induit la vasoconstriction des vaisseaux sanguins et qui pourrait contribuer au malaise après effort. Son élévation entraînerait une diminution du flot sanguin au niveau cérébral et, de ce fait, serait responsable du brouillard cérébral et des pertes de mémoire éprouvés par les personnes atteintes d’EM. À l’opposé, une diminution des niveaux circulants de TSP-1 provoquerait une hypotension, laquelle serait compensée par une activation du cœur (une tachycardie), dans le but de ramener la pression dans les vaisseaux.

« La bonne nouvelle est qu’il existe des approches pharmacologiques, nutraceutiques et mécaniques (collier Q-collar) permettant d’agir sur TSP-1, et ainsi d’atténuer certains symptômes très débilitants pour les patients », affirme M. Moreau.

Le chercheur soupçonne également une molécule produite par le gène SMPDL3B (Sphingomyelin Phosphodiesterase Acid Like 3B). Plus les niveaux de cette protéine sont élevés dans le sang et l’urine des patients, plus leurs symptômes sont sévères. Si une concentration élevée de SMPDL3B circule dans le sang d’une personne, cela signifie qu’il y en a moins d’attachés à la membrane des cellules où elle accomplit son rôle qui consiste à maintenir une bonne fluidité membranaire, laquelle est nécessaire au bon fonctionnement de l’immunité innée. En d’autres termes, « lorsque la protéine SMPDL3B se retrouve en libre circulation dans le plasma, elle est inactive et ne joue plus son rôle dans l’immunité », explique le chercheur. Ce dernier étudie actuellement une approche pharmacologique qui consiste à bloquer les enzymes qui coupent le lien retenant la protéine SMPDL3B à la membrane.

M. Moreau a soumis des demandes de financement aux IRSC pour d’autres projets liés à la COVID-19 longue durée, qui devraient porter fruit également à l’EM/SFC.


Une version précédente du préambule de ce texte, qui parlait de « centaines de milliers de Québécois » obligés de renoncer à une vie normale, a été corrigée. Il y a plus de 120 000 Québécois qui sont atteints d'EM/SFC, sur 580 000 Canadiens.

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