C. difficile est plus virulent que jamais

Le spectre du Clostridium difficile a refait surface hier avec la publication d'une étude conduite par des médecins du Centre hospitalier universitaire de Sherbrooke (CHUS) qui montre clairement que la maladie est plus sévère que jamais, la région ayant déploré 100 morts en relation avec la bactérie dans les 18 derniers mois. Selon ses auteurs, ces nouvelles données ne peuvent que renforcer la thèse de l'apparition d'une souche plus virulente de la bactérie au Québec.

«Cliniquement et épidémiologiquement, quand on regarde nos chiffres, c'est clair que la maladie est plus sévère, et donc que la souche elle-même est probablement plus sévère», a expliqué hier au Devoir le Dr Jacques Pépin, auteur principal de cette étude qui a permis de recenser tous les cas de Clostridium difficile diagnostiqués au CHUS, du 1er janvier 1991 au 31 décembre 2003.

Publiés d'abord dans le Journal de l'Association médicale canadienne, les chiffres parlent d'eux-mêmes. En 1991, l'incidence du C. difficile — la cause la plus fréquente de diarrhée infectieuse en milieu hospitalier — était de 35,6 cas pour 100 000 personnes. En 2003, celle-ci était passée à 156,3 cas pour 100 000. Chez les personnes âgées de plus de 65 ans, la progression a été encore plus spectaculaire, grimpant de 102 cas à 866,5 cas pour 100 000 personnes. Passé le cap des 80 ans, cette incidence a atteint un sommet inégalé avec 1681 cas recensés pour 100 000 personnes.

Sur les 1721 cas recensés au CHUS depuis 1991, les médecins ont également observé une augmentation notable du nombre de complications dues à cette bactérie, une proportion qui a grimpé de 7,1 % en 1991-92 à 18,3 % en 2003. «Quand on parle de complications, on parle de patients décédés dans les 30 jours suivant un diagnostic de C. difficile ou encore de patients en état de choc, de patients qui ont souffert d'un mégacôlon ou d'une perforation ou de patients qui ont dû subir une colectomie», précise le Dr Pépin. Fait préoccupant, la proportion de gens qui sont morts des suites du C. difficile est passée de 4,7 % en 1991-92 à 13,8 % en 2003.

Selon les signataires de cette étude, trois raisons peuvent expliquer le phénomène. En premier lieu, les médecins du CHUS dénoncent les effets pervers du virage ambulatoire qui fait en sorte que les hôpitaux ont à gérer des patients plus vieux et plus malades qu'auparavant. À cela s'ajoute la probabilité d'une souche plus virulente et plus facilement transmissible, une hypothèse de plus en plus solide selon eux. Finalement, ils montrent du doigt l'état de décrépitude de certains hôpitaux qui ne peut que favoriser la propagation de la maladie.

«Les conditions hygiéniques sont absolument lamentables dans plusieurs hôpitaux. Ici, à Sherbrooke, et je pense que c'est la même chose dans les hôpitaux montréalais construits à la même époque, on a des chambres à quatre où il n'y a pas trois pieds entre les lits et il y a des départements où 40 patients sont hospitalisés avec seulement une ou deux toilettes», dénonce le Dr Pépin, qui rappelle que les spores de la bactérie peuvent survivre sur la cuvette des toilettes, le plancher ou un mur pendant des mois sans aucune substance nutritive.

Bien connu des intervenants de la santé, le C. difficile n'est ordinairement mortel que dans 1 à 3 % des cas et nécessite une colectomie (ablation du côlon) dans une proportion généralement équivalente. Normalement présent dans l'organisme, le microbe profite souvent d'un traitement aux antibiotiques pour proliférer et trouve dans les hôpitaux son meilleur terrain de transmission.

Au mois de juin, une recension faite par le Dr Vivian Loo, du Centre universitaire de santé McGill, auprès de 12 établissements montréalais avait montré que la moyenne de patients positifs au C. difficile par 1000 admissions, qui oscille généralement entre 2,3 et 8,5 patients, était passée à 28,2 pendant les mois de février, mars et avril 2004.

Ces données avaient fait monter la pression médiatique et accru l'inquiétude des patients, forçant le ministère de la Santé et des Services sociaux à faire le point. Le Comité sur les infections nosocomiales du Québec (CINQ) et l'Association des médecins microbiologistes infectiologues du Québec (AMMIQ) avaient alors calmé le jeu en invoquant une «poussée pouvant être maîtrisée» et en rejetant l'hypothèse d'une mutation, faute de preuves. Hier, personne à l'AMMIQ n'a été en mesure de commenter cette nouvelle étude.

Pour Jacques Pépin toutefois, il est temps de sonner l'alarme de nouveau. «Si effectivement c'est aussi grave à Montréal qu'ici, ce qui semble être le cas, considérant que le bassin de population est dix fois plus élevé, le nombre de décès attribués au C. difficile pourrait facilement atteindre les centaines, sinon le millier d'ici la fin de l'année.»

En effet, si la plupart des établissements ont vu une diminution des cas de Clostridium difficile avec le beau temps, notamment au CHUS, le retour de l'hiver, avec son lot d'infections nécessitant la prise d'antibiotiques, pourrait bien changer la donne, avance le médecin.

«Localement, on a fait tout ce qu'on pouvait faire, reprend le Dr Pépin. Le problème de fond, qui est la décrépitude de nos hôpitaux, relève du ministère de la Santé. Des pressions devront être faites pour que ça bouge de ce côté-là. Sinon, le fédéral a aussi sa part à faire pour favoriser la recherche sur les infections nosocomiales. Ils ont été très forts avec le SRAS; pourtant, juste à Sherbrooke, on a le double des morts et ils ne bougent toujours pas.»