Déconfinés, entre euphorie, confusion et inquiétude

Alors que plusieurs régions du Québec passent en zone orange dès lundi, certaines entorses aux restrictions ont été constatées durant cette première fin de semaine vers le déconfinement. Entre euphorie, inquiétude et confusion, les assouplissements des mesures sanitaires ne doivent pas faire perdre de vue les risques posés par la COVID-19, disent des spécialistes en santé publique.

Des terrasses bondées, les parcs pleins à craquer et des voisins qui font la fête, même à l’intérieur : certaines effusions de joie ont dépassé les précautions requises. « Des gens n’ont pas respecté la distanciation, qui est toujours de mise, même à l’extérieur », rappelle Roxane Borgès Da Silva, professeure à l’École de santé publique de l’Université de Montréal.

Plusieurs études ont démontré que la transmission à l’extérieur est considérablement moins fréquente qu’à l’intérieur, mais le risque n’est toutefois pas nul. « Ce qui m’inquiète encore plus, ce sont ceux qui partagent des ustensiles, de la nourriture ou encore des cigarettes et des joints », poursuit-elle.

« Tant que c’est à l’extérieur, avec un minimum de distanciation, je ne suis pas pour l’idée de blâmer ces gens qui se rencontrent, après neuf mois enfermés », ajoute sa collègue, la professeure adjointe Lara Gautier. « On comprend qu’il y a une fatigue pandémique depuis longtemps et on a vraiment senti un fort vent de liberté qui soufflait dans les parcs. Mais un gros rassemblement, où les gens sont collés les uns aux autres, n’est pas la meilleure configuration », précise-t-elle toutefois.

La semaine dernière, la directrice régionale de santé publique de Montréal, Dre Mylène Drouin, rapportait que 9 éclosions sur un total de 216 actives étaient liées à des contacts dans des parcs. Ce sont cependant dans les milieux de travail et les milieux scolaires que les éclosions sont les plus nombreuses. Certaines éclosions uniques créent aussi un plus grand nombre de cas : par exemple, pour 2 éclosions dans des manufactures sur le territoire du CIUSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal, on recensait 37 cas liés. Les assouplissements en vigueur depuis vendredi ne permettaient qu’à deux personnes de deux foyers différents de s’asseoir à la même table sur une terrasse. Une règle que la mairesse de Montréal, Valérie Plante, s’est excusée d’avoir enfreinte. La distanciation est également toujours prescrite dans les parcs pour des personnes de « bulles » familiales différentes.

Rassemblements

Simon Brulotte, qui promenait son chien au parc Jeanne-Mance vendredi soir, a ainsi eu l’impression que tout était déjà revenu « à la normale » avec plus de 2000 personnes sur place, évalue-t-il. « J’ose croire que la soirée de vendredi ne sera pas le barème pour les prochaines [semaines] », note-t-il tout de même.

Sur les réseaux sociaux, des vidéos montrant d’importants rassemblements ont circulé, notamment sur le mont Royal, samedi soir, où une chaîne stéréo diffusait de la musique à fort volume. Presque au même moment, un autre rassemblement dans le Vieux-Port, à Montréal, comptait lui aussi des centaines de personnes après la victoire du Canadien de Montréal au Centre Bell.

Le Service de police de la Ville de Montréal n’a pas distribué de constats d’infraction en vertu de la Loi sur la santé publique, selon un bilan provisoire. Des policiers avaient été dégagés pour surveiller les rassemblements, a affirmé l’agente-relationniste du SPVM Véronique Comtois, mais ils ont privilégié « une approche de sensibilisation » pour rappeler les consignes sanitaires en vigueur.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

Des photos de déchets jonchant le sol de plusieurs parcs ont aussi fait réagir. « De l’affichage est d’ailleurs en place pour le rappeler et des employés supplémentaires ont été déployés en fin de semaine pour tout nettoyer », a indiqué par courriel le cabinet de la mairesse, Valérie Plante, appelant à « faire preuve de civisme ».

Manque de clarté

« C’est trop rapide, j’ai peur que les cas recommencent à monter », relate Brigitte MacKay, résidente de Val-David, dans les Laurentides. Elle dit ne pas « avoir une opinion arrêtée » sur les mesures en place, mais avoir l’impression que les messages gouvernementaux ne sont pas assez clairs.

« Ma crainte n’est pas le déconfinement, mais plutôt que les gens ne comprennent pas les règles de base », affirme aussi Nadine Viel, résidente de Sherbrooke. « C’est déroutant de voir qu’à partir du moment où le gouvernement ouvre un peu la porte, on constate déjà des débordements », dit-elle.

Une certaine confusion a régné jusqu’à vendredi, même pour les restaurateurs, surtout ceux qui exploitent des bars avec un permis d’activité de restauration. « Vendredi après-midi, on était encore au téléphone avec la Santé publique et la Régie des alcools », admet Peter Sergakis, propriétaire de plusieurs bars et restaurants sportifs et également président de l’Union des tenanciers de bars du Québec, qui compte 750 membres.

Plusieurs bars offrent en effet de la nourriture sous un permis de restaurateur du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation. « Les clients font la même chose que dans un restaurant, ils mangent et ils prennent un verre. La consommation de nourriture est obligatoire pour boire de l’alcool », explique M. Sergakis.

« Les maîtres-mots de cette “libération” sont vraiment la reprise graduelle et la vigilance. Donc il faut reprendre une vie normale, mais petit à petit. On n’a toujours pas atteint l’immunité collective et seule une minorité de personnes a reçu ses deux doses de vaccin », détaille Lara Gautier. « Il faut continuer à être résilient et sur nos gardes », abonde aussi Roxane Borgès Da Silva.

Les deux professeures préconisent également l’utilisation de tests de dépistage rapide pour minimiser certains risques associés au déconfinement. Les tests rapides appelés antigéniques ont déjà été utilisés dans des écoles, certaines entreprises et pour des travailleurs de la santé. « Le Québec les a déjà en sa possession, ce serait dommage de ne pas les utiliser. On pourrait finalement les sortir de nos hangars pour planifier les concerts ou les grands rassemblements », propose Mme Gautier. « C’est un outil pour responsabiliser la population et qui permet d’identifier les super-propagateurs », insiste Mme Borgès Da Silva.

Le Québec peut éviter une quatrième vague, selon les chercheurs de l’Institut national de santé publique, qui avaient dévoilé des projections encourageantes vendredi dernier, pourvu que la population ne devance pas les étapes de relâchement.

La baisse des cas se poursuit au Québec

La décroissance du nombre de cas de COVID-19 continue alors que les autorités rapportent 315 nouvelles personnes infectées. Selon les données publiées dimanche par le ministère de la Santé, il y a 2 nouveaux décès – pour un total de 11 127, soit 1 décès dans les dernières 24 heures et 1 décès entre le 23 et le 28 mai. Les autorités constatent que le nombre de personnes hospitalisées a également baissé : 364 hospitalisations, soit une diminution de 9 par rapport à la veille. Par ailleurs, il y a 90 personnes aux soins intensifs, soit 1 de moins que la veille. En données brutes, l’île de Montréal est la seule région qui rapporte plus de 100 nouveaux cas, soit 105.

 

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