Faire un (autre) doctorat en écoute

Le 15 juin, à 6 h, Marie-Hélène Constant fait partie de la première cohorte du premier jour de la formation accélérée pour devenir préposée aux bénéficiaires annoncée en grande pompe — et avec grand désespoir — par François Legault.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le 15 juin, à 6 h, Marie-Hélène Constant fait partie de la première cohorte du premier jour de la formation accélérée pour devenir préposée aux bénéficiaires annoncée en grande pompe — et avec grand désespoir — par François Legault.

« Il y a quelque chose de punk à oser changer de trajectoire. » Marie-Hélène Constant lance ces quelques mots d’un air tranquille derrière ses lunettes, une bravade aux chemins trop tracés d’avance.

Quand la pandémie de COVID-19 a frappé le Québec en mars 2020, la femme de 32 ans faisait un postdoctorat en études littéraires à l’Université Laval. Comme des milliers de Québécois, elle entend les appels du premier ministre à se mobiliser. Elle se rend sur Je contribue pour évaluer ses possibilités, sonde ses envies, entend les « il faut que », sent l’urgence.

Mais elle ne fait pas encore le saut. Un gros contrat de traduction en cours, des études supérieures à terminer, beaucoup de projets qui mijotent.

Et pourtant, deux mois plus tard, elle fonce vers le front, tel que le veut la métaphore guerrière. Le 15 juin, à 6 h, Mme Constant fait partie de la première cohorte du premier jour de la formation accélérée pour devenir préposée aux bénéficiaires annoncée en grande pompe — et avec grand désespoir — par François Legault.

« J’ai su que j’étais acceptée dans le programme le vendredi soir et le lundi, je commençais la formation », relate-t-elle. Avait-elle des doutes ? « J’étais surtout très excitée. Je sentais que c’était le bon moment pour moi », répond-elle simplement.

Près d’un an plus tard, et avec un poste dans un CHSLD dans le quartier Rosemont, elle ne regrette pas sa décision. Elle ne l’a pas fait pour se présenter en bouée de sauvetage, « ce serait méprisant pour les gens qui étaient déjà en poste », et encore moins pour plaire aux politiciens. « À la fin du doctorat, je cherchais des options en voyant toute la pression dans le milieu universitaire. J’avais déjà regardé des programmes de formation professionnelle. C’était un peu : plomberie ou préposée. Et avec la pandémie, on s’est tous un peu remis en question », dit-elle, sourire en coin.

La pratique en milieu de travail d’environ 250 heures n’a laissé que peu de temps à son identité professionnelle pour s’adapter. Le pas à franchir était grand, mais elle refuse de mettre ses longues études en littérature québécoise en opposition avec l’aspect très concret d’un milieu de soins. La Montréalaise avait toujours cultivé « un côté manuel », en étant mécanicienne de vélo par exemple, « qui n’est pas en compétition » avec son côté intellectuel.

« C’est certain que la question de la performance se pose différemment dans les deux milieux. Celle du stress aussi, mais le métier de préposé aux bénéficiaires, c’est un métier du présent. Si tu dis bonne nuit à une personne ce soir, tu ne sais pas si elle va se réveiller demain matin », illustre-t-elle.

La déchéance du corps, la mort aussi, qui nous met face à notre propre fin et à celle de nos proches. « C’est peut-être pour ça que ces personnes sont invisibilisées aussi », dit la jeune femme. Elle pointe autour d’elle, assise dans un parc de la Petite-Italie à Montréal. En effet, aucune personne âgée en vue.

Traverser le tragique

Tout n’est évidemment pas rose dans des milieux de vie lourdement médicalisés. Son nouveau métier a la vie dure, il a été trop longtemps dévalorisé. « Ce n’est pas seulement changer des culottes [d’incontinence] comme certaines personnes le croient. Oui, les soins d’hygiène reviennent, mais la simplicité des actes n’est pas simple, si on peut le dire ainsi », décrit-elle. Prendre soin de personnes qui vivent avec de la démence, l’alzheimer, la maladie de Parkinson, ou encore des plus jeunes qui ont subi de graves accidents, exige une incroyable capacité à se mettre dans une posture d’écoute, de disponibilité, de bienveillance.

« J’ai pensé décrocher à certains moments », admet-elle, à l’instar de plusieurs consœurs et confrères de sa formation. Des médias ont rapporté cet hiver que jusqu’au tiers de la première cohorte aurait déjà abandonné le métier, notamment en raison d’un climat de travail toxique et d’intimidation dans certains centres.

Marie-Hélène Constant décrit quant à elle avoir vécu des réactions antagoniques dans un milieu éprouvé par des années comme parent pauvre du système de santé. « Je pense que l’arrivée des nouveaux préposés a bousculé certaines personnes et a pu être confrontant autant pour ceux qui étaient en poste que pour ceux qui sont arrivés. On était neufs, on était verts, on avait de l’énergie, ça peut être perçu comme menaçant ou un défi aux façons de faire », réfléchit-elle à haute voix.

« Je n’ai surtout pas envie de paraître mieux que ceux qui étaient déjà en poste », dit-elle, saluant ses collègues qui font ce travail de manière exemplaire depuis des années. Surtout des femmes, surtout des immigrantes, précise-t-elle.

Pas question non plus de donner raison aux détracteurs des lettres, reprend Mme Constant, ceux qui y verraient une occasion de dénigrer les études supérieures dans ce domaine. « Au contraire, j’assume complètement mon choix. D’autres n’ont pas osé », lance-t-elle sur le ton du défi.

C’est d’ailleurs une forme de poésie, une présence au monde mi-littéraire mi-soignante, qui la porte à travers les moments plus dramatiques. Le premier CHSLD où elle a travaillé dans Montréal-Nord a en effet été frappé de plein fouet par la deuxième vague, l’urgence et même la panique se sont fait sentir.

Même certaines défaillances de la vieillesse deviennent plus supportables à travers son regard. Lorsqu’une dame âgée construit des phrases avec une logique bien à elle, « c’est comme si elle avait un sac avec des lettres de Scrabble un peu trop remué », invente Marie-Hélène Constant. Et de cette poésie, une capacité renouvelée à l’écouter.



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