Revenir de loin pour veiller sur les anciens

Quand les médias commencent à rapporter les premiers cas de COVID-19 dans la province, la femme de Buchaguzi Sindibuze est déjà enceinte d’un autre enfant. Sa fille naît presque le même jour où il «commence son avenir», dit-il avec la force des deuxièmes chances.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Quand les médias commencent à rapporter les premiers cas de COVID-19 dans la province, la femme de Buchaguzi Sindibuze est déjà enceinte d’un autre enfant. Sa fille naît presque le même jour où il «commence son avenir», dit-il avec la force des deuxièmes chances.

Des années de négligence avaient laissé un trou béant : en mai 2020, le premier ministre François Legault lance un appel à l’aide pour recruter 10 000 préposés aux bénéficiaires. Ils ont surtout répondu à l’appel du coeur plutôt qu’à celui de la politique, et ont bifurqué vers ce métier de soins. Des reconversions surprenantes et pas toujours faciles.

Il a passé 14 ans dans un camp de réfugiés en Ouganda, après avoir fui son pays d’origine, le Congo-Kinshasa. Aussi appelé la République démocratique du Congo, le lieu de naissance de Buchaguzi Sindibuze a connu des turbulences et des violences à répétition. « Une autre sorte de vague », dit-il, des vagues qui l’ont poussé à fuir.

Après « ce très long moment », comme il le décrit avec euphémisme alors qu’il y a laissé sa trentaine, il est sélectionné par le Canada pour sa réinstallation. Le 10 juillet 2019, il débarque dans la ville de Québec avec sa femme et ses sept enfants. Il comprend vite qu’apprendre mieux le français lui ouvrira des portes et entame donc un programme de francisation au cégep de Sainte-Foy en 2020.

Quand les médias commencent à rapporter les premiers cas de COVID-19 dans la province, sa femme est déjà enceinte d’un autre enfant. Sa fille naît presque le même jour où il « commence son avenir », dit M. Sindibuze avec la force des deuxièmes chances.

Dans le camp où il se trouvait avec des milliers d’autres réfugiés jusqu’en 2019, il indique qu’il y avait déjà « trop » de gens à soigner. « Je prenais déjà soin un peu comme ça des autres avant de venir ici », précise-t-il. Mais c’est une révérence particulière pour les aînés qui le mène après la première vague de COVID-19 à s’inscrire dans une formation sur mesure pour les immigrants afin de devenir préposé aux bénéficiaires.

« Les aînés qui sont dans les centres qu’on voit à la télévision, ils ont travaillé très fort pour bâtir le pays. Ils sont plus âgés, ils ne sont plus autonomes, mais il faut reconnaître tout ce qu’ils ont fait. Nous ne pouvons pas être qui nous sommes sans eux », dit-il, philosophe.

Il n’a donc pas suivi la formation « accélérée » mise sur pied dans le contexte d’urgence de la pandémie, mais plutôt celle du centre de formation professionnelle Fierbourg, conçue expressément pour les immigrants depuis 10 ans. Elle compte notamment un volet de francisation adaptée au métier, les volets théoriques et pratiques et une partie sur l’intégration à la culture québécoise. En partenariat avec la formation, le centre R.I.R.E. 2000 accompagne aussi les participants vers l’emploi, avec des ateliers pour rédiger leur CV et un soutien à la recherche d’emploi.

« C’est là que j’ai appris l’expression québécoise “jaser”, avec ma professeure Mélanie », note le père de famille, qui en est maintenant à l’étape des stages dans divers établissements de Québec.

Les aînés qui sont dans les centres qu’on voit à la télévision, ils ont travaillé très fort pour bâtir le pays. Nous ne pouvons pas être qui nous sommes sans eux.

 

L’homme d’aujourd’hui 41 ans maîtrisait déjà quelques bases de français à son arrivée, en plus de parler cinq autres langues pour avoir vécu aux confins de plusieurs pays : ses deux langues natales de l’est du Congo, le swahili et le kinyabwisha, ainsi que des langues utiles à sa situation en Ouganda, dont des rudiments d’anglais et le orunyangole.

Vivre dans un pays ayant deux langues officielles comme au Canada n’allait donc pas l’arrêter. « Oui, c’est difficile la langue dans le milieu de travail, mais malgré tout, on se comprend. On va s’entendre », dit le quadragénaire en se redonnant confiance.

Ce type d’acculturation ne concerne pas que le Congolais d’origine. À l’échelle du Canada, plus du tiers des aides-infirmiers, des aides-soignants et des préposés aux bénéficiaires étaient des personnes immigrantes lors du dernier recensement. À Montréal, cette proportion grimpait à près de 48 %.

L’extension de la famille

Avec cette formation, Buchaguzi Sindibuze pourra travailler autant en résidence privée qu’en CHSLD, deux contextes quand lesquels l’homme dit se sentir « comme à la maison ».

Prendre soin pour lui n’était pas un métier avant, dit-il, peut-être par manque de reconnaissance, mais aussi par différence de moyens. « Chez nous, c’est la famille, pas le gouvernement. On dit qu’on fait des enfants pour qu’ils prennent soin de nous quand on sera vieux », raconte M. Sindibuze en rigolant un peu.

Les aînés qui sont dans les centres qu’on voit à la télévision, ils ont travaillé très fort pour bâtir le pays. Nous ne pouvons pas être qui nous sommes sans eux.

Ce n’est donc pas un changement de carrière radical, une modulation de paradigme tout au plus : « Tout est programmé pour les aînés au Canada et dans les pays occidentaux. Je trouve ça bien. » Les personnes âgées ont peut-être des problèmes de plus en plus complexes, vu leur âge vénérable, mais l’approche « avec des outils, avec des techniques » lui donne de l’aplomb.

Et la peur du virus quand la première vague a envahi les CHSLD ? Le personnel de la santé, dont plus du tiers était des préposés, était le plus à risque d’être contaminé durant la première vague, avec un risque près de 10 fois plus élevé, a calculé l’Institut national de santé publique du Québec. « Non, je n’avais pas vraiment peur d’aller vers ce métier. Je me suis dit que la maladie était déjà là et que tout ce qui avait un commencement devait bien avoir une fin. »

Deux de ses filles ont déjà indiqué qu’elles aimeraient marcher dans les traces de leur père et étudier dans le domaine de la santé. « Je les encourage. » Dans moins d’un mois, elles verront briller la fierté dans le visage de leur père, qui recevra l’attestation de sa formation lors d’une cérémonie. « Vous êtes invitée », lâche M. Sindibuze.



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