Jamais trop tard pour se réorienter

De sa carrière de gestionnaire, Pierre Frappier garde encore l’envie de faire rouler les opérations le plus rondement possible.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir De sa carrière de gestionnaire, Pierre Frappier garde encore l’envie de faire rouler les opérations le plus rondement possible.

Des années de négligence avaient laissé un trou béant : en mai 2020, le premier ministre François Legault lance un appel à l’aide pour recruter 10 000 préposés aux bénéficiaires. Ils ont surtout répondu à l’appel du coeur plutôt qu’à celui de la politique, et ont bifurqué vers ce métier de soins. Des reconversions surprenantes et pas toujours faciles.

Un système où chaque geste est codifié, il connaissait déjà. Mais pour sa troisième carrière, il aimerait injecter plus de flexibilité, plus de facteur humain dans le secteur public.

À 58 ans, Pierre Frappier a déjà 42 ans d’expérience derrière la cravate, et maintenant derrière l’uniforme de préposé. Il a commencé à travailler chez McDonald’s à 16 ans, pour gravir les échelons pendant 20 ans, jusqu’à un poste de gestionnaire. Puis, il a continué dans le domaine de l’alimentation durant 22 ans, comme directeur adjoint d’un supermarché IGA.

« L’alimentation, c’est un monde difficile, mais je suis un gars de défis », résume-t-il, attablé dans sa demeure de Saint-Hyacinthe, où chaque objet a sa place. Et des défis, il en cherchait avec ardeur quand la COVID-19 est arrivée. « J’avais fait le tour des autres offres d’emploi, mais j’ai pas postulé immédiatement après l’annonce de François Legault », précise-t-il. Après avoir passé des entrevues dans le réseau de la santé pour d’autres postes, il a reçu un appel : « Vous savez qu’on cherche du personnel ? »

Il n’en fallait pas plus pour le décider. Il était même enthousiaste à l’idée de retourner à l’école après 42 ans à travailler. « Je suis le seizième de ma famille, alors pour moi, l’entraide fait partie des gènes d’une grosse famille. Ce n’est pas du tout un fardeau d’entrer en contact avec les gens », relate M. Frappier. Sa femme, Hélène Blouin, a aussi bifurqué vers les milieux de soins et travaille aujourd’hui en tant qu’aide de service.

Pierre Frappier commence donc son cours accéléré de trois mois pour devenir préposé aux bénéficiaires en novembre 2020, en continuant à occuper son poste au supermarché. Sa formation terminée en février 2021, il est sur la liste d’appel de plusieurs CHSLD de Montérégie, à Varennes, Boucherville, Belœil et Saint-Hyacinthe. En quatre mois de service, autant de centres. Pas toujours par choix, mais souvent pour alimenter sa soif de défi et d’apprentissage.

« Ce qui est le plus difficile est que je veux les faire revivre. Je veux qu’ils marchent, je veux qu’ils mangent, je veux qu’ils chantent. Mais la machine dit “ils vont mourir”. Donc on va prendre soin, mais pas améliorer le sort nécessairement », relate M. Frappier.

Pour un peu de crème

La machine des CHSLD n’est en effet pas toujours adaptée pour accueillir ses élans d’initiative, déplore ce nouveau préposé. Le domaine de la santé est fortement hiérarchisé, note-t-il, et pour donner les meilleurs soins, il faut d’abord déchiffrer cette bureaucratie qui limite la flexibilité. Il y a, d’une part, la nécessité de respecter les actes médicaux et les activités réservées des infirmières. « Si une crème est prescrite, pas question même d’y toucher, même si la personne en a besoin dans l’immédiat. Si quelqu’un tombe par terre, ton réflexe est de vouloir relever la personne. Pas de bouillotte non plus pour un mal de ventre », illustre le quinquagénaire.

Puis entrent en cause certaines façons de faire ancrées : « Je me suis fait dire de prendre toutes mes pauses et de me calmer. On m’a dit “Pierre, si tu continues, ils vont enlever du personnel”. » Il a du mal à accepter les temps morts dans sa journée et dans celle des résidents. Des cartables complets existent pourtant avec des activités de loisirs dont chacune possède son code : 1 pour se lancer le ballon, 2 pour faire des casse-tête, et ainsi de suite. « Moi, je ne supporte pas dem’asseoir et de regarder mon cellulaire. Pourquoi on va aller coucher une personne qui ne s’endort pas à 18 h si on est en poste jusqu’à 23 h ? » donne-t-il en exemple.

De sa carrière de gestionnaire, il garde donc encore l’envie de faire rouler les opérations le plus rondement possible. Le facteur humain n’est pas à négliger, souligne-t-il, mais dans un contexte où la pénurie de préposés est en train de se résorber, il suggère qu’un bon gestionnaire « de plancher » saurait faire bouger les choses. « C’est différent s’il manque d’employés, mais si on a du temps, quelqu’un qui peut voir les opérations avec du recul et dire “va faire ceci”, “va faire cela”. »

Je me suis fait dire de prendre toutes mes pauses et de me calmer. On m’a dit “Pierre, si tu continues, ils vont enlever du personnel”. Moi, je ne supporte pas de m’asseoir et de regarder mon cellulaire. Pourquoi on va aller coucher une personne qui ne s’endort pas à 18 h si on est en poste jusqu’à 23 h ?

 

Un autre exemple de crème : « Quand on change une personne et que ça tombe comme de la neige à cause de la peau sèche, je prends la crème pour hydrater. » Mais ce genre de soins de confort n’est pas systématiquement inclus dans la routine des préposés. « Quand je le demande, on me dit : “Oui, voici, la crème est ici.” C’est tout », décrit l’homme.

Ses suggestions d’améliorations ne l’empêchent tout de même pas de remarquer le dévouement de ses collègues, dont plusieurs vont déjà au-delà du nourrir-changer-coucher qui est la base du métier.

« C’est sûr que ça me déstabilise, je viens d’une culture du privé très différente. Est-ce que je vais m’assagir ? Je ne sais pas », réfléchit M. Frappier, qui souhaite exercer le métier au moins pour les dix prochaines années. Pour l’instant, il est déjà reparti vers les défis et commencera à travailler dans un hôpital à la mi-juin, idéalement à l’urgence ou en salle d’opération. « J’aime quand les choses vont vite. »



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