L’aide d’urgence aux organismes en santé mentale tarde à se rendre

Tous les autres organismes contactés par Le Devoir, comme Anorexie et boulimie Québec (ANEB) ainsi que Suicide Action Montréal, ont reçu en décembre un premier versement de l’aide d’urgence, qui correspond à 60% du montant total accordé.
Photo: Getty Images/iStockphoto Tous les autres organismes contactés par Le Devoir, comme Anorexie et boulimie Québec (ANEB) ainsi que Suicide Action Montréal, ont reçu en décembre un premier versement de l’aide d’urgence, qui correspond à 60% du montant total accordé.

Des organismes en santé mentale attendent toujours l’aide financière d’urgence promise par Québec en août dernier. Relief (anciennement appelé Revivre), qui offre du soutien aux gens vivant avec l’anxiété, la bipolarité ou la dépression, n’a pas reçu un sou de sa subvention. D’autres ont encaissé un premier chèque et espèrent recevoir le reste de l’argent.

Le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant, a annoncé le 17 août 2020 une aide d’urgence de 17,6 millions de dollars afin que les organismes communautaires en santé mentale rehaussent leurs services, notamment en embauchant du personnel.

Le Devoir a voulu savoir si l’argent promis avait été dépensé. Il a obtenu du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) la liste des 328 organismes communautaires en santé mentale qui se sont vu octroyer une subvention dans le cadre de ce programme. On y apprend que près de 12,7 millions de dollars ont été alloués sur les 17,6 millions prévus. C’est donc 28 % de l’argent prévu qui n’a pas été octroyé. Quant aux 12,7 millions de dollars, ils n’ont pas été versés entièrement.

L’organisme Relief attend toujours son argent. Il a reçu le 18 mars dernier la confirmation d’une aide financière de 100 338 $ provenant du fonds d’urgence. « La lettre stipulait que nous allions recevoir dans les prochaines semaines un premier versement équivalant à 60 % du montant octroyé », explique son directeur général, Jean-Rémy Provost.

Depuis, rien. Pas l’ombre d’un dollar. Malgré tout, Relief a recruté de nouveaux employés, comme prévu dans le projet déposé. « Nous, on était obligés d’embaucher des gens parce qu’on a eu 30 % d’augmentation du nombre de nos interventions en 2020-2021 », relate M. Provost. Pour payer les salaires, l’organisme a puisé dans ses fonds, qui s’appuient sur des dons privés et des activités d’autofinancement.

Le directeur général de Relief s’explique mal pourquoi l’argent de Québec tarde à arriver. « Je sais évidemment que le ministère de la Santé et des Services sociaux ne chôme pas, mais en même temps, la pandémie a le dos large, dit-il. C’est quand même assez incroyable. À partir du moment où les sommes ont été attribuées, je ne sais pas où ça bloque. »

Coup de théâtre jeudi : Relief a appris qu’il recevrait une aide d’urgence de 250 843 $ plutôt que celle annoncée de 100 338 $. C’est Le Devoir qui a signalé à Relief que le montant d’argent indiqué dans la liste fournie par le MSSS était beaucoup plus élevé que celui écrit dans sa lettre officielle du MSSS.

Après vérifications, le MSSS a reconnu que les quatre organismes communautaires nationaux en santé mentale, dont Relief, ont reçu une « lettre indiquant un montant erroné » et moins élevé que la subvention prévue. Ils seront avisés sous peu.

Un premier versement

Tous les autres organismes contactés par Le Devoir, comme Anorexie et boulimie Québec (ANEB) ainsi que Suicide Action Montréal, ont reçu en décembre un premier versement de l’aide d’urgence, qui correspond à 60 % du montant total accordé.

Le Centre d’activités de Montréal-Nord pour le maintien de l’équilibre émotionnel (CAMEE) a dû patienter jusqu’au 22 décembre. « Ça a pris du mois d’août jusqu’au mois de décembre pour verser l’argent. On parle d’un fonds d’urgence », regrette son coordonnateur Jean-Nicolas Ouellet.

Il déplore que les échéanciers du programme n’aient pas bougé, malgré l’envoi tardif de l’argent. « On avait trois mois [d’ici le 31 mars 2021, soit au terme de la mesure] pour dépenser cet argent-là, ce qui était un peu absurde, remarque M. Ouellet. Nous, on voyait que le besoin se ferait [sentir] sur un temps un peu plus long. »

Le coordonnateur indique ne pas avoir « pris le risque » d’avancer des fonds du CAMEE pour recruter du personnel avant la réception du chèque. L’opération de recrutement fut un défi. « Je devais me battre contre la PCU [prestation canadienne d’urgence] et toutes sortes d’autres mesures », raconte-t-il.

Le directeur général du centre de crise montréalais Le Transit, lui, a déclaré forfait. Guillaume Lemoigne a reçu le 27 novembre la confirmation d’une subvention de 43 553 $ pour embaucher des intervenants. Il n’a pas été en mesure de recruter du personnel avant Noël. Des congés de maladie et de maternité ont ensuite contrecarré ses plans. Il n’avait plus assez de personnel pour former les futurs employés.

« J’ai demandé à reporter la subvention à la prochaine année financière, précise M. Lemoigne. Malheureusement, ils m’ont dit que ça n’était pas possible. J’ai dû restituer l’argent. »

Guillaume Lemoigne éprouve « un peu d’amertume » vis-à-vis de la situation. « Mais je vous le dis honnêtement : si j’ai l’opportunité d’avoir ce type de subvention, même si je sais que c’est un peu voué à l’échec, je continuerai à le faire parce que la population en a besoin », affirme-t-il.

Bien qu’elle salue cette aide d’urgence, la directrice générale d’ANEB, Josée Champagne, exprime aussi quelques réserves. « Ce que j’ai trouvé compliqué, c’est la reddition de comptes, explique-t-elle. C’est beaucoup de travail dans le contexte de la pandémie où on est tous étirés. »

Chez Anorexie et boulimie Québec, les demandes d’aide ont pratiquement augmenté de 150 % dans la dernière année, signale-t-elle. Pour répondre aux besoins, l’organisme a bonifié ses services en ligne.

Josée Champagne espère qu’elle recevra le deuxième versement de la subvention, qui demeure conditionnel à la reddition de comptes qu’elle a remplie. « Ce que je trouve dommage, c’est l’incertitude », dit-elle. Son organisme peut compter sur d’autres bâilleurs de fonds, mais ne peut tenir d’activités de financement en présentiel depuis la pandémie.

Une procédure simplifiée

Invité à réagir à ce dossier, le cabinet du ministre Lionel Carmant répond que le processus de reddition de comptes a déjà été simplifié dans le cadre de ce programme.

L’attachée de presse du ministre, Sarah Bigras, rappelle que lors de l’annonce du montant de 17,6 millions de dollars, il était prévu que « les sommes seraient versées à trois moments avec des redditions de comptes différentes ». « À la demande du milieu communautaire et suite à l’adoption d’une motion à l’Assemblée nationale, nous avons convenu de réduire à deux redditions afin d’offrir plus de flexibilité aux organismes », écrit-elle dans un courriel.

Quant au deuxième versement, le cabinet indique qu’une analyse est en cours. « Il semble toutefois que la majorité des organismes communautaires ont transmis leur reddition de comptes et recevront le solde du montant prévu », précise Sarah Bigras.

Le cabinet ajoute qu’un montant de 10 millions de dollars, sur les 100 millions du budget 2021-2022, a été prévu « afin d’assurer le maintien du rehaussement de l’offre de services nécessaire pour répondre aux besoins de la population affectée par la pandémie ».

Le Réseau alternatif et communautaire des organismes (RACOR) en santé mentale de Montréal milite pour que les 4,9 millions de dollars restants de l’enveloppe de 17,6 millions soient reportés à l’année financière qui a débuté le 1er avril. « Les problèmes de santé mentale ne s’arrêteront pas le 31 mars », fait valoir sa directrice, Aurélie Broussouloux.

De plus en plus d’organismes reçoivent des appels de gens agoraphobes et hypocondriaques qui craignent de sortir de leur maison, selon Lisette Dormoy, vice-présidente du Réseau communautaire en santé mentale (COSME). « J’ai des demandes de gens qui me disent : “j’aimerais ça aller dans vos locaux, mais je suis incapable de passer le pas de ma porte” », dit celle qui dirige le Vaisseau d’or des Moulins, un groupe d’entraide en santé mentale situé dans Lanaudière.

Le déconfinement ne réglera pas tout, prévient Jean-Rémy Provost. « Parmi les gens qui sont en télétravail à 100 % depuis 14 mois, de revenir dans les habitudes de métro-boulot-dodo, ça va être quand même une tâche assez ardue pour certaines personnes », estime-t-il. Les aides d’urgence ne suffiront pas, selon lui. « On devrait avoir un ministère de la Santé mentale au gouvernement du Québec, comme il en existe en Colombie-Britannique et en Écosse », plaide-t-il.

À voir en vidéo