La pénurie de psychologues limite aussi l’accès à l’IVAC

La pandémie a mis une forte pression sur les services en santé mentale, amplifiant ainsi la pénurie de psychologues. Débordés, les psychologues du réseau privé refusent d’évaluer ou de suivre des victimes d’agressions sexuelles.
Photo: Graham Hugues La Presse canadienne La pandémie a mis une forte pression sur les services en santé mentale, amplifiant ainsi la pénurie de psychologues. Débordés, les psychologues du réseau privé refusent d’évaluer ou de suivre des victimes d’agressions sexuelles.

La pénurie de psychologues au Québec compromet l’accès de victimes d’agressions sexuelles au programme d’indemnisation des victimes d’actes criminels (IVAC). Débordés, les psychologues du réseau privé refusent les uns après les autres de les évaluer ou de les suivre.

Bailaou Diallo cherche depuis deux semaines une psychologue pour évaluer une femme de Montréal ayant vécu de graves traumatismes.

« À chaque fois que tu appelles, on te dit qu’il n’y a pas de place. […] Avec le contexte de la COVID, ça s’est exacerbé. Les psychologues sont devenus des denrées rares », explique l’intervenante communautaire à l’organisme montréalais Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES), qui vient en aide aux femmes qui échappent à la prostitution.

Cela a pour effet de décourager des personnes qui ont été souvent très difficiles à convaincre qu’il valait la peine de demander de l’aide, déplore-t-elle. « Quand les femmes viennent ici, on leur dit qu’il y a une structure qui peut les aider à aller mieux et à reprendre le contrôle sur leur vie. Mais les ressources ne sont pas accessibles. »

Dans le cas de la dame de Montréal, les efforts de Mme Diallo et de son équipe ont fini par être récompensés cette semaine lorsqu’elle a trouvé une psychologue… à Rimouski. « On est obligés de se rendre jusqu’à Rimouski pour trouver quelqu’un ! » s’étonne l’intervenante. Heureusement, la visioconférence tolérée depuis la pandémie épargnera à la victime de faire la route jusque dans le Bas-Saint-Laurent, fait-elle remarquer.

Pour être indemnisées par le gouvernement du Québec, les victimes d’actes criminels doivent fournir une preuve de séquelles physiques ou psychologiques signée par leur médecin de famille ou par un psychologue. Le programme n’encadre toutefois pas ces rendez-vous et la personne doit trouver elle-même un(e) thérapeute accrédité(e) pour l’évaluer.

L’IVAC ou les organismes d’aides aux victimes peuvent leur fournir des listes de professionnels accrédités, encore faut-il qu’ils soient disponibles.

Au centre d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel Trêve pour elles, on constate également qu’il est ardu pour les victimes de dénicher des psychologues. « La plupart des femmes qu’on accompagne nous disent que c’est compliqué et que c’est long », observe Catherine Pham, intervenante sociale pour l’organisme basé dans Hochelaga-Maisonneuve. « On a un bottin de référence, mais souvent, elles appellent et c’est complet. Ils n’acceptent plus de nouvelles clientes. C’est difficile à la base, mais là, c’est pire depuis le début de la pandémie. »

Les femmes ont surtout de la difficulté à trouver des thérapeutes pour les soigner à long terme, dit-elle. « Ça peut être éprouvant pour quelqu’un qui a besoin d’aide, et ce, rapidement », fait-elle valoir.

Des cas plus lourds

Psychothérapeute à Montréal, Hélène Côté prend des mandats de l’IVAC depuis trente ans. Or, elle ne compte plus le nombre de demandes qu’elle a dû décliner, ces derniers mois. « Juste la semaine passée, il y en a trois qui m’ont appelée, dit-elle. Il y a beaucoup de demandes. »

Les psychologues sont déjà débordés en raison de la hausse des besoins induits par la pandémie. « C’est tellement demandé, on n’a pas assez d’heures dans une semaine. »

Avec le contexte de la COVID, ça s’est exacerbé. Les psychologues sont devenus des denrées rares.

Outre le manque de temps, les incitatifs à prendre des dossiers de l’IVAC sont pour le moins modestes, dit-elle. Non seulement les cas sont plus lourds, mais les thérapeutes sont aussi moins bien payés pour les prendre en charge, déplore Mme Côté.

L’IVAC rembourse une grande partie du coût des séances, mais les patients doivent théoriquement compléter le paiement, ce qui n’est pas toujours possible. « C’est très difficile pour nous, quand la personne est démunie ou ne travaille pas de demander une portion, mais en même temps, ça nous exige énormément de travail. »

Questionnée à propos de l’effet de la pénurie de psychologues sur l’accès à l’IVAC, la direction du régime d’indemnisation rétorque que la rareté des thérapeutes n’est pas de son ressort et qu’elle ne « peut donc pas le garantir dans [ce] contexte ».

Le programme a quand même assoupli ses critères depuis quatre ans pour permettre aux gens de faire appel aussi à des travailleurs sociaux pour leur évaluation. « Par exemple, un rapport psychosocial rédigé par un travailleur social qui est membre de son ordre professionnel est accepté », a précisé la direction par courriel.

Or, d’après Mme Diallo, « ça ne règle pas le problème dans les faits » puisque les travailleurs sociaux ne sont pas nécessairement plus faciles à trouver. « Au CLSC, ça prend quand même des délais avant de pouvoir voir des travailleurs sociaux, dit-elle. « Ça prend une prise en charge urgente », dit-elle.

 

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