Santé - Arrêter de fumer pour devenir obèse

La lutte au tabagisme serait-elle à l'origine de l'augmentation des cas d'obésité au pays? La question peut surprendre. Mais pour deux chercheurs américains, le lien de causalité entre ces deux maux est désormais démontré dans une étude publiée cette semaine dans le journal scientifique étasunien The Public Interest.

Pour Michael Grossman, professeur d'économie à la City University de New York, et son collègue Inas Rashad, professeur à la Andrew Young School of Public Studies en Géorgie, l'équation est simple: faire chuter le nombre de fumeurs d'un côté entraîne inévitablement l'augmentation du nombre de personnes obèses de l'autre, ont-ils constaté, et ce, en raison, entre autres, de la disparition des effets de la nicotine sur l'organisme qui invite inexorablement l'ex-adepte des volutes fumées à sombrer dans la bouffe pour compenser.

«Inciter la population à arrêter de fumer a certainement des effets bénéfiques sur la santé, écrivent-ils. Mais nos recherches montrent également que ces efforts contribuent aussi à faire augmenter la prévalence de l'obésité» dont l'effet sur la santé est aussi dévastateur avec l'hypertension, les maladies cardiovasculaires ou les cancers qui accompagnent la chose. Et cela met au passage de la pression sur les systèmes de santé, font-ils

remarquer.

Effet imprévisible

L'effet secondaire était certes imprévisible, estiment-ils. Mais il interpelle maintenant les créateurs de politiques chargés d'évaluer les coûts et bénéfices des mesures mises en place en matière de santé publique, poursuivent les auteurs. D'autant que la transformation des ex-fumeurs en nouveaux obèses semble même aujourd'hui quantifiable.

«Selon nos études, chaque augmentation de 10 % du prix réel des cigarettes entraîne une croissance de 2 % du nombre de personnes obèses, peut-on lire. [Aux États-Unis] l'inflation et l'ajustement du prix des cigarettes a atteint environ 164 % depuis 1980. [Ce phénomène] serait donc à l'origine d'une croissance de 20 % des cas d'obésité.»

La chose est loin de surprendre Lyne Mongeau, spécialiste de l'obésité à l'Institut national de la santé publique du Québec (INSPQ). «La lutte au tabagisme a sans doute un effet sur l'augmentation de l'obésité, a-t-elle expliqué hier en entrevue au Devoir. La question du gain de poids lorsqu'on arrête de fumer est connue depuis longtemps. Mais il faut mettre les choses en perspective, cela n'est pas la principale raison pour expliquer l'épidémie.»

Grossman et Rasha le pensent aussi, eux qui pointent avant tout, pour justifier l'obésité croissante qui frappe nos sociétés, l'augmentation du nombre de restaurants de type fast-food aux États-Unis depuis 1980. Le tout jumelé à la sédentarité induite par l'organisation physique des milieux urbains. Mais la guerre au tabac, selon eux, arrive tout de même, «de manière surprenante», écrivent-ils, en deuxième position.

Selon Santé Canada d'ailleurs, 90 % des personnes qui arrêtent de fumer prennent en effet du poids: de cinq à sept livres en moyenne. Mais 10 % de ces nouveaux non-fumeurs semblent compenser davantage, gagnant plus de 30 livres, estiment les gardiens fédéraux de la santé publique.

Qu'un pas

De là à penser que le tabac pourrait devenir une arme redoutable pour lutter contre la surcharge pondérale, il n'y a qu'un pas... que Lyne Mongeau n'a toutefois pas l'intention de franchir. «Chez les jeunes filles, le tabac est effectivement utilisé comme moyen pour contrôler leur poids, dit-elle. Mais ce comportement ne peut se généraliser. Pour cause. L'épidémie d'obésité dans nos sociétés arrive finalement au bon moment: depuis plusieurs années, nous avons fait beaucoup pour nous attaquer à la cigarette. Les avancées sont importantes et les comportements sains face à ce produit néfaste sont désormais ancrés.»

Les chiffres le prouvent. Entre 1994 et 2002, sous la pression des campagnes sociétales mais aussi de la hausse des taxes, le taux de tabagisme au Québec n'a cessé de diminuer, selon Statistique Canada, touchant désormais 20,7 % de la population. Contre 29,1 %, huit ans plus tôt.

Durant la même période toutefois, le nombre de personnes composant quotidiennement avec l'obésité a lui largement augmenté, selon les responsables canadiens du chiffre, pour toucher aujourd'hui 14 % des habitants de la province. Prouvant du même coup, selon la logique de Grossman et Rasha, que dans nos sociétés dites avancées, lorsqu'un mal s'en va, un autre prend immanquablement sa place.