À la recherche d’un candidat «pour le poste de rabbin» à l’Hôpital général juif

Malgré les changements de nomenclature effectués il y a dix ans, la section d’information du site Internet de l’Hôpital général juif consacrée aux services de soins spirituels parle toujours de «services pastoraux».
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne Malgré les changements de nomenclature effectués il y a dix ans, la section d’information du site Internet de l’Hôpital général juif consacrée aux services de soins spirituels parle toujours de «services pastoraux».

Le CIUSSS du Centre-Ouest-de-l’Île-de-Montréal a publié lundi sur LinkedIn une offre d’emploi pour le poste d’Intervenant ou intervenante en soins spirituels (ISS) à l’Hôpital général juif, tout en précisant qu’il était à la recherche d’un rabbin, a constaté Le Devoir. Un libellé qui contrevient aux orientations ministérielles au sujet de cette catégorie d’emploi non confessionnelle depuis dix ans. Une annonce publiée par erreur, selon le CIUSSS.

« Le Centre intégré universitaire de santé et des services sociaux du Centre-Ouest-de-l’Île-de-Montréal est à la recherche d’un candidat pour le poste de rabbin », précise d’entrée de jeu l’offre d’emploi publiée lundi sur le réseau social professionnel LinkedIn. Au chapitre de la formation et de l’expérience professionnelle, il est clairement indiqué que le candidat au poste d’intervenant en soins spirituels (ISS) doit être un « rabbin avec ordination formelle conférée par une autorité reconnue ». « Un baccalauréat en théologie, service de pastorale, psychologie, théologie ou un équivalent serait un atout », est-il mentionné.

Deux jours après avoir été contacté par Le Devoir, le service des communications du CIUSSS a indiqué qu’il s’agissait en fait d’une erreur. « L’affichage de cette offre d’emploi est une erreur. Elle sera retirée dans les plus brefs délais », a précisé Carl Thériault par courriel. Au moment où ces lignes étaient écrites, l’annonce était toujours en ligne, et avait attiré trois candidatures, selon la page LinkedIn de l’organisme.

« Quand on voit des offres comme ça, on est un peu en train de reculer et on va à l’encontre de ce qu’on cherche au Québec. Des ISS peuvent être rabbins, mais à la base, l’exigence ce n’est plus ça depuis dix ans ! Ça vient du CIUSSS du Centre-Ouest de Montréal. Dans le privé, c’est une autre histoire ! Là, ce sont des fonds publics », estime Nancy Johnson, responsable des relations avec les membres du Québec de l’Association canadienne de soins spirituels.

« La seule exigence qu’on peut demander pour ce poste actuellement, c’est un bac. Après, c’est à la discrétion du CIUSSS d’indiquer : atout, un stage en soins spirituels, aurait besoin d’un prêtre, d’un rabbin, etc. », ajoute-t-elle.

En février 2010, le ministère de la Santé et des Services sociaux a en effet publié ses orientations ministérielles pour l’organisation du service d’animation spirituelle dans les établissements de santé. Il est indiqué que les ISS sont non confessionnels. Un changement dans la nomenclature des titres d’emploi a été effectué l’année suivante, impliquant notamment l’abandon du mandat pastoral qui obligeait d’obtenir la permission des autorités religieuses locales. « Le poste a changé de nom passant d’animateur de pastorale à Intervenant en soins spirituels. Ça fait presque dix ans ! C’est assez de temps pour s’adapter dans différents milieux dans le système de santé », estime Mme Johnson.

Les ISS peuvent ainsi rencontrer des personnes de toutes confessions ou même des personnes athées hospitalisées. « On est formés pour ça », précise Mme Johnson.

Le caractère non confessionnel du poste d’ISS ne signifie pas pour autant qu’un candidat ne peut être prêtre, rabbin ou imam. L’aspect religieux occupe toujours une place dans leurs interventions, mais de façon inclusive.

« La seule exigence, c’est un bac en théologie. Mais quand il va être embauché, son titre va être ISS et non rabbin ou prêtre », explique la responsable des relations avec les membres du Québec de l’Association canadienne de soins spirituels.

Si des actes ou des rituels propres aux croyances religieuses d’un patient entrent en jeu, l’intervenant en soins spirituels doit entreprendre les démarches nécessaires pour les lui procurer.

« Au Québec, de moins en moins on va embaucher des prêtres pour simplement célébrer des messes. Ça va être contractuel. L’intervenant en soins spirituels, s’il anime une activité, c’est censé être pour tout le monde, pas seulement pour une confession », explique Mme Johnson.

L’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS) n’a pas souhaité commenter l’offre d’emploi, mais a tenu à préciser qu’elle lutte contre toutes les formes de discrimination.

Malgré les changements de nomenclature effectués il y a dix ans, la section d’information du site Internet de l’Hôpital général juif consacrée aux services de soins spirituels parle toujours de « services pastoraux ».

« On n’est pas censés voir encore ça. On voit qu’il y a quelque chose qui ne marche pas », estime Mme Johnson.

On y retrouve les coordonnées du rabbin Barak Nissim Hetsroni, celles du père Aimé M. Kanyabuzige, ainsi que les horaires d’offices de shabbat. Aucune autre religion n’est mentionnée.

L’offre d’emploi du CIUSSS du Centre-Ouest-de-l’Île-de-Montréal s’est trouvée en porte-à-faux avec les orientations du ministère de la Santé, mais pas avec la Loi sur la laïcité de l’État. Le devoir de neutralité religieuse ne s’applique pas à un membre du personnel d’un établissement public lorsqu’il offre un service d’animation spirituelle, indique le cabinet du ministre responsable de la Laïcité, Simon Jolin-Barrette.

Quand on voit des offres comme ça, on est un peu en train de reculer et on va à l’encontre de ce qu’on cherche au Québec. Des ISS peuvent être rabbins, mais à la base, l’exigence ce n’est plus ça depuis dix ans.

 

Le CIUSS respectait la loi 21, est aussi d’avis le professeur de droit à l’Université de Sherbrooke Guillaume Rousseau. Par ailleurs, la Loi sur la laïcité de l’État a prépondérance sur les lois postérieures, mais pas antérieures, comme la Loi sur les services de santé et les services sociaux (LSSS) selon laquelle les CIUSSS et CISSS ont notamment pour fonction d’assurer la prestation de services « respectueux [des] besoins spirituels » des personnes, fait remarquer l’avocat.

Un comité en marche

Le ministère de la Santé et des Services sociaux a chargé à l’automne 2019 un nouveau groupe de travail de réviser ses orientations relatives à l’intervention spirituelle dans les établissements. Ce comité est chargé entre autres de préciser les principes directeurs, les objectifs, les indicateurs ainsi que l’offre de services.

« Le CIUSSS du Centre-Ouest-de-l’Île-de-Montréal désigné comme Institut universitaire au regard des communautés ethnoculturelles a activement participé à ses travaux afin de favoriser l’avancement des connaissances et le développement de meilleures pratiques en matière d’intervention de première ligne en contexte de pluriethnicité », précise le service des communications du ministère de la Santé et des Services sociaux. Les révisions des orientations seraient en approbation auprès des autorités ministérielles, et une démarche de consultation auprès des partenaires concernés est prévue à l’automne 2021.

« Quelles sont les conclusions de ce comité ? Y est-il question de rehaussement de la formation universitaire ? De formation clinique obligatoire ? De l’égalité homme-femme ? Des réalités LGBTQ+ ? De protection de la clientèle au niveau des abus religieux ? J’espère que c’est dans cette direction qu’on s’en va, et non vers un retour en arrière », espère Pierre Alexandre Richard, président par intérim de l’Association canadienne de soins spirituels, qui déplore que son association n’ait pas été consultée.

Avec Marco Bélair-Cirino
 



Depuis la publication de cet article, les candidatures pour le poste de rabbin ont été suspendues.

 

 

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