Traiter la maladie ou améliorer la qualité de vie?

Il n'y a rien d'étonnant à ce que des chercheurs du Centre universitaire de santé McGill (CUSM) affirment que la qualité de vie a une incidence directe sur la survie des cancéreux en phase terminale. Qu'ils persistent et signent en soutenant que ce sont les symptômes physiques qui importent alors que les facteurs psychosociaux n'ont apparemment aucune incidence sur la survie de ces patients est une affirmation autrement plus stupéfiante.

La démonstration est loin d'être anodine et pourrait bien dépoussiérer quelques vieux mythes au passage. L'étude menée par le Dr Antonio Vigano montre en effet que certains symptômes physiques associés à une qualité de vie moindre — des problèmes respiratoires, de la fatigue et des nausées, pour ne pas les nommer — ont une incidence directe sur la survie des cancéreux en phase terminale.

À l'inverse, des facteurs psychosociaux comme l'anxiété ou la détresse spirituelle n'ont révélé aucune valeur pronostique dans les deux cohortes étudiées par les chercheurs québécois, une conclusion étonnante qui leur vaut un article dans le prestigieux Cancer de septembre. «Dans les deux cohortes, les facteurs émotionnels, pourtant aussi associés à la qualité de vie, ne sont pas apparus comme étant associés à la survivance», a confirmé le Dr Vigano, en entrevue au Devoir.

En dépit des apparences, l'idée derrière cette étude n'est pas de calculer bêtement l'espérance de survie des patients en phase terminale mais d'offrir un suivi plus serré de leurs symptômes en vue d'alléger leurs derniers moments. En effet, si la douleur est généralement bien gérée dans les unités de soins palliatifs, la maladie occulte encore trop souvent l'attention des cliniciens au détriment d'effets secondaires jugés plus désagréables que dangereux.

Et c'est là qu'ils font fausse route, croit le Dr Vigano, aussi assistant professeur à la faculté de médecine de l'université McGill. «Notre échelle suggère aux cliniciens que certains symptômes physiques peuvent signifier que l'état du patient est plus grave qu'il n'y paraît. Pour moi, c'est comme un "red flag", un instrument qui peut nous aider à faire la part des choses.»

Fort de cette nouvelle grille d'analyse, le Dr Vigano espère que celle-ci sera rapidement adoptée par les cliniciens pour les guider dans leurs réflexions. «Prenons par exemple un patient qui présenterait de nombreux facteurs pronostics défavorables. Est-ce qu'on continue à traiter sa maladie en dépit des effets secondaires ou décide-t-on plutôt d'améliorer la qualité de vie de ce patient? Pour ma part, je crois qu'un tel patient devrait peut-être passer aux soins palliatifs plus rapidement», explique-t-il.

Humaniser la médecine

Concrètement, l'étude du CUSM a été menée auprès de deux cohortes, une première formée de 248 patients contactés au moment d'un diagnostic de maladie terminale et une seconde rassemblant 756 patients rencontrés à leur admission aux soins palliatifs. Les deux cohortes ont été suivies jusqu'à la mort des 1004 patients.

C'est ainsi que l'équipe montréalaise a découvert qu'un faible bien-être était associé, dans la première cohorte, à un manque d'appétit, à une détresse émotionnelle et, dans une moindre mesure, à la fatigue et aux difficultés à dormir. Dans la deuxième cohorte, un bien-être chancelant était plutôt associé à la fatigue et à des nausées.

Plus spécifiquement, les chercheurs ont noté que les risques de mourir plus rapidement dans la première cohorte augmentaient de 28 % en présence de troubles respiratoires et grimpaient de 68 % quand le patient souffrait de nausée chronique. L'étude a également démontré que la survie de ces patients était moindre dans une proportion de deux fois et demie en présence de métastases dans le foie ou d'une tumeur au poumon.

Pour les patients de la deuxième cohorte, les chercheurs ont remarqué que les risques de mourir plus rapidement augmentaient de une fois et demie en présence de troubles respiratoires. Quand la fatigue coexistait avec une tumeur gastro-intestinale, ces mêmes risques grimpaient à cinq fois. En présence d'une tumeur au poumon, on parlait alors de trois fois, des données qui ne sont pas à prendre à la légère, selon l'équipe montréalaise.

«Le message ici, c'est que ces symptômes sont très importants puisqu'ils ont un impact sur la qualité de vie et la survivance des patients en phase terminale, d'où l'importance de leur identification précoce. Quant à savoir si on peut se servir de cette grille pour augmenter la survivance, cela reste à voir», explique le Dr Vigano, qui a déjà commencé à explorer cette avenue, en plus de celle qui consiste à évaluer la portée de facteurs psychosociaux, comme l'espoir et l'optimisme, chez les patients en phase terminale.

«Je crois que notre intervention peut humaniser la médecine puisqu'elle est à l'écoute du patient et de sa famille avant d'être à l'écoute du clinicien», confie-t-il en guise de conclusion.