L'empire de l'e-encre

Le Librié de Sony (ci-dessus), vendu au Japon 42 000 yens (environ 505 $), ou le Ebook de Toshiba (480 $), les deux cas les plus sophistiqués, abritent les dernières percées de l’âge numérique.
Photo: Agence France-Presse (photo) Le Librié de Sony (ci-dessus), vendu au Japon 42 000 yens (environ 505 $), ou le Ebook de Toshiba (480 $), les deux cas les plus sophistiqués, abritent les dernières percées de l’âge numérique.

Tokyo — À Kanda, le populaire quartier des libraires à Tokyo, les amoureux du livre flânent le week-end en quête d'un grand roman oublié, d'un vieux polar poussiéreux, d'un manga seventies. Dans les centaines de librairies du coin, tels Chosen Grande, Ohya-shobo, le silence quasi religieux des lecteurs faisant tachiyomi (lecture debout) entre les bacs et les rangées de livres dit ici tout l'amour porté aux lettres. Preuve de leur insatiable appétit pour l'écrit, les Japonais consomment plus de pages imprimées que n'importe où ailleurs.

À deux pas des bouquinistes de Kanda, changement d'époque et de décor, à Akihabara, la mecque de l'électronique. Dans ce bazar où palpitent les néons les plus fous, les otaku (les «enfants» du virtuel) nippons s'extasient devant les derniers gadgets de la Japan Inc. Comme les premiers e-books à papier et encre électroniques qui débarquent sur le marché et se préparent à détrôner les gourmands écrans plats qui vidaient les batteries des premiers livres électroniques .

Yasunari Kawabata version numérique? Natsume Soseki en idéogrammes digitalisés? Mishima aurait détesté l'idée. «Dans dix ans, la moitié des livres seront numériques et quasiment tous les écrits le seront dans trente ans», prédisait-on chez Microsoft... en 1999. On se pince. Mais c'est exactement cela. Adieu les plumes Sergent Major, Bernard Pivot, la dactylographie et les rêves de papier...

Faut-il encore parler de livre? Non. Mais de e-livre, oui. Un terme inimaginable dans le jargon littéraire. Car cette fois, le lecteur n'est pas celui qu'on croit. Le Librié de Sony (conçu avec Philips et E-Ink), vendu au Japon 42 000 yens (environ 505 $), ou le Ebook de Toshiba (480 $), les deux cas les plus sophistiqués, abritent les dernières percées de l'âge numérique. À première vue, le mérite auquel on pense est idéaliste: fini l'abattage d'arbres. Jugement hâtif. Les fabricants, eux, y voient d'autres avantages. «Avec ses 190 grammes, le Librié s'emporte où on veut, vante-t-on chez Sony. On peut lire un roman sans tourner la page. Idéal à manier dans le métro aux heures de pointe.» «Nous avons reçu des commandes pour des malvoyants, assure Naoki Iranaï, un vendeur d'Akibahara. Avec sa voix synthétique, le lecteur Librié peut lire ce qui est affiché. Le malvoyant tourne les pages en actionnant une touche.»

Le principe est simple. On relie l'e-book à un PC, on accède au site Time Book Town, bibliothèque virtuelle stockant des centaines de titres (de Sei Shonagon à Yasushi Inoue en passant par les romans de samouraïs), et, moyennant 240 yens (environ 3 $), on télécharge son titre. Le contenu du livre n'est pas imprimable ni acquis, mais loué, pour trois mois au plus. «Les Japonais sont des boulimiques de lecture, précise une éditrice du groupe Hankyu Communications. Dans les heures passées dans les trains, bus et métros, beaucoup lisent un ou deux romans par semaine.»

Boulimiques de lecture

C'est en partie pour eux qu'a été conçu le Librié, avec sa mémoire de 10 Mo (extensible) et son autonomie de 10 000 pages (jusqu'au rechargement d'énergie). Gadget de l'inutile? Négation du livre imprimé? «Chez nous, ce sont surtout des hommes de 45 à 50 ans qui achètent le Librié de Sony ou le e-book de Toshiba. Des employés de bureau, des professeurs d'université. Tous sont des lecteurs assidus. Ils adorent lire — de vrais livres s'entend — et sont juste curieux de tester le e-book, explique Aï Wakasugi, vendeuse chez Onoden, supermarché électronique à Akihabara. La véritable innovation du Librié porte sur l'écran de lecture composé de papier électronique.» Un drôle de papier sans reflet, lisible à toutes les lumières et qui facilite, avec son encre électronique, la lecture de milliers d'idéogrammes chinois. Cette encre, la e-ink (du nom de la société américaine qui l'a mise au point), est composée d'un grand nombre de particules chargées, de couleur noire ou blanche, qui migrent en fonction du contenu à afficher vers la surface de lecture du papier électronique ou sont bloquées dans son épaisseur. Elles garantissent une très haute résolution.

Comment en est-on arrivé là? Retour en mai 2001. À Cambridge, dans le Massachusetts, le patron de Toppan Printing rencontre Russel Wilcox, celui de l'américain E-Ink, leader du secteur. L'américain et le japonais s'associent. Objectif: mettre au point le papier électronique du futur. Esquisse de l'écran translucide animé imaginé par Philip K. Dick dans son roman The Minority Report? En partie. E-Ink se chargera de l'encre. Toppan Printing, des écrans laminés de la nouvelle génération. Premier-né de l'entente: le Librié. Première application industrielle commercialisée au Japon avec du papier électronique.

C'est ce drôle de «papier», dont la littérature SF des années 80 voyait l'irruption vers 2050 (et K. Dick dès 1956), qui révolutionne aujourd'hui l'empire des médias nippons. Dans un Japon regorgeant de milliers de journaux, revues et magazines, le e-papier s'installe. D'autant plus rapidement et facilement que la société de l'information nippone a déjà libéré ses nouvelles dans ses transports en commun. Dans les shinkansen (trains à grande vitesse) et les taxis, les informations du jour, en idéogrammes orange ou vert fluo, défilent en direct sur des écrans digitalisés. À Tokyo, sur la ligne de métro Yamanote, entre Shibuya et Shinagawa, les usagers ont droit à la télévision haute définition. «La révolution numérique fait aujourd'hui naître au Japon de nouvelles formes d'expression», estime Chizuoko Ueno, sociologue.

La tendance est d'autant plus rapide que l'information numérique nippone en reste au balbutiement. Selon Ko Kurihara, président de CoDesign, société éditrice du Mac World Japan, «le ratio [au Japon] entre les pages produites numériquement et celles produites traditionnellement est très bas». Pour l'heure, au Japon, à peine 3 % des médias informent en numérique. Mais les choses pourraient vite s'emballer désormais. Car le papier fait de moins en moins recette. Hirotsugu Koike, rédacteur en chef du Nikkei Net Interactif, édition électronique du quotidien économique Nihon Keizai (trois millions d'exemplaires), s'étonnait cet hiver, dans un entretien paru au Japon, de l'impopularité grandissante des journaux papier auprès des jeunes. «Il y a une tendance forte chez les jeunes à ne plus lire le journal tous les jours. À la rédaction, je demande à mes gars de bien suivre les journaux, mais je ne sais pas s'ils le font.» Pour le designer industriel Naoki Sakai, l'un des pionniers et créatifs de la révolution numérique japonaise (lire page suivante), «les jeunes veulent lire en ligne. Sur leur PC, leur keitaï [téléphone portable, ndlr] et sur les nouveaux supports électroniques».

Alliances avec les Anglo-Saxons

Aussi, alors que les forums et les conférences sur «l'avenir du livre à l'ère numérique» se multiplient dans le pays, les quotidiens nippons (dont le tirage total atteint 70 millions d'exemplaires) observent, fascinés, les expériences des Américains. Le lancement du premier e-New York Times (en mai 2003) avait fait grand bruit dans les rédactions de Tokyo. Soucieuses de rester en ligne, ces dernières se lancent maintenant dans la course au papier électronique. En mars, le premier quotidien du pays, le Yomiuri (14 millions d'exemplaires, conservateur) a fait le pas jusqu'à Big Apple pour conclure une alliance avec le New York Times. Les e-zines (magazines numériques) nippons, lancés sur divers supports électroniques (téléphones portables, Internet, cédérom, bornes multimédias des supérettes ouvertes 24 heures sur 24) se multiplient. Des alliances sont nouées entre éditeurs anglo-saxons et japonais, qui proposent au public nippon des magazines vendus en format cédérom (comme les titres Mangajin ou Miniworld).