Le salaire n’a pas de genre, clame l'alliance APTS-FIQ

Isabelle Delorme
Collaboration spéciale
Le travail de soins, majoritairement assumé par des femmes, est injustement perçu comme relevant de prédispositions naturelles.
Jeff Pachoud Agence France-Presse Le travail de soins, majoritairement assumé par des femmes, est injustement perçu comme relevant de prédispositions naturelles.

Ce texte fait partie du cahier spécial Syndicalisme

« Payée au féminin, c’est terminé ! » C’est le slogan entonné à deux voix par l’alliance APTS-FIQ depuis le lancement de sa dernière campagne de publicité, le 22 avril. Le combat de Nancy Bédard et Andrée Poirier — présidentes respectivement de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ) et de l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS) — pour que les travailleuses en santé et services sociaux soient justement rémunérées, ne date pas d’hier. Pour les deux militantes, le Québec accuse un retard accumulé sur près de deux décennies, que l’augmentation de 5 % sur trois ans proposée par le gouvernement ne suffira pas à combler.

Parmi les 131 000 membres de la FIQ et de l’APTS réunies, on trouve une grande majorité (85 à 90 %) de femmes. Une situation qui rapproche les deux syndicats du réseau de la santé et des services sociaux. « Nous avons fait les frais de décisions et de postures gouvernementales qui nous ont touchées de manière similaire ces quinze à vingt dernières années », déplore Nancy Bédard qui a déposé les premières demandes conjointes des deux syndicats avec Andrée Poirier en 2019. Pour ces militantes, le décrochage salarial de leurs membres s’est creusé à plusieurs niveaux.

Le retard par rapport au secteur privé est notoire. « Le revenu moyen des salariés québécois est en écart largement positif par rapport à celles et ceux qui travaillent dans l’administration publique, dénonce Nancy Bédard, pour qui les salaires de cette dernière — qui ne suivent plus l’indice des prix à la consommation (IPC) — n’ont plus de sens. Un décrochage s’observe également au sein même du secteur public. « Lorsqu’on compare la rémunération globale avec celle d’autres salariés de l’État (dans des entreprises comme Hydro-Québec ou Loto-Québec), le retard de la rémunération est de 28,3 % », observe Andrée Poirier, également indignée par l’écart avec les autres provinces du Canada.

Il faut que le gouvernement investisse comme il n’a jamais investi sur les plans des conditions de travail et des salaires, si l’on veut vraiment donner un coup de barre pour réparer notre réseau de la santé à court, moyen et long termes

 

La présidente cite en exemple le salaire des technologistes médicales, particulièrement sollicitées à l’heure où les tests et analyses de laboratoire se multiplient. « En Ontario, elles gagnent plus en début de carrière que le maximum atteint ici au Québec ! »lance Andrée Poirier pour qui les secteurs à prédominance féminine sont sous-financés au Québec. À l’origine des « sous-augmentations de salaire anémiques depuis 15 ans » selon Nancy Bédard, il y a notamment une culture héritée du passé.

Les « anges gardiens » sont des expertes

« On part de loin », lance Mme Bédard qui dénonce la culture de « vocation » des professions à prédominance féminine comme les infirmières, enseignantes ou travailleuses sociales. « Pendant des années, le fait que des femmes se battent pour être payées à la hauteur de leurs compétences relevait d’une forme de tabou. La société a conservé un préjugé selon lequel les femmes ont dans leur ADN de travailler et d’élever leurs enfants avec cœur », observe la présidente de la FIQ, qui appelle à des augmentations de salaire significatives et à des choix gouvernementaux non discriminants.

« Nous sommes souvent appelées les “anges gardiens” ou “celles qui prennent soin des gens”. Mais nous leur procurons des services professionnels de santé et de services sociaux ! » clame Andrée Poirier, pour qui ce vocable limitatif confine ces professions dans l’écart salarial. Pourtant, la présidente observe que le gouvernement sait ce qu’il faut faire pour attirer du personnel. « Dans certains secteurs d’activité en manque de personnel, il a pris les mesures compétitives que nous souhaitons obtenir dans le domaine de la santé et des services sociaux. Il connaît la recette ! » lance la présidente.

Arrêter l’exode

Depuis l’adoption en 2015 du controversé projet de loi n° 10 par l’ancien ministre Gaétan Barrette, de nombreux employés du réseau public de la santé se sont réorientés, sont partis à la retraite ou dans des agences privées, se désole Nancy Bédard, qui pointe notamment du doigt la pénurie de main-d’œuvre et l’emploi de nouveau personnel avec des conditions plus avantageuses, aux frais des contribuables. « Les agences fournissent aux établissements du personnel payé souvent le double. On ajoute l’insulte à l’injure ! » lance celle qui appelle le gouvernement à faire le nécessaire pour garder et attirer le personnel dans le secteur public.

Andrée Poirier observe également un exode dans certains secteurs critiques et une explosion de l’utilisation de main-d’œuvre privée à des conditions nettement supérieures. « Il y a quelques années, on ne voyait pas au Québec un travailleur social engagé par une agence pour aller travailler dans un centre jeunesse. Après avoir coupé les services de psychologie dans le réseau de la santé et fermé des laboratoires partout, on embauche dans le privé », regrette celle qui condamne les inégalités et problèmes de capacité engendrés sur le réseau public, qui ont une incidence sur la population de la province en bout de chaîne.

Pour l’alliance APTS-FIQ, le gouvernement doit enfin comprendre le message : reconnaître l’expertise des professionnelles en soins et du personnel professionnel et technique, ce qui passe par un rattrapage salarial et des augmentations significatives. « Il faut que le gouvernement investisse comme il n’a jamais investi sur les plans des conditions de travail et des salaires, si l’on veut vraiment donner un coup de barre pour réparer notre réseau de la santé à court, moyen et long termes », revendique Nancy Bédard. « Le gouvernement actuel doit se distinguer et faire le nécessaire pour réduire l’écart salarial. Il a l’occasion de cesser de payer au féminin », lance Andrée Poirier. En 2021 plus que jamais, la santé n’a pas de prix et la discrimination a mauvais genre.

L’écart de rémunération en quelques chiffres

• L’administration publique, composée d’une majorité de femmes (72 %) est le seul secteur en sous-augmentation par rapport à l’indice des prix à la consommation (IPC) depuis près de 20 ans.

• La rémunération globale (qui prend en compte salaires, avantages sociaux et heures de présence) des salariés de l’administration québécoise affiche un retard de 9,2 % par rapport aux autres salariés québécois et de 28,3 % par rapport aux salariés du regroupement « autre public » (administrations municipales, entreprises publiques, secteur universitaire, administration fédérale).

• Hydro-Québec a consenti à ses spécialistes, professionnels et technologues, des augmentations de salaire de l’ordre de 22,45 % pour la période de 2015 à 2023. Pour les professions représentées par l’APTS et la FIQ, cette augmentation atteindrait 10,25 % seulement sur la même période (y compris l’offre actuelle du gouvernement d’augmenter de 5 % sur 3 ans).

Sources : APTS, Institut de la statistique du Québec, Conventions collectives des spécialistes et professionnels et du syndicat des technologues d’Hydro-Québec, FIQ