Aux États-Unis, les réticences et la partisanerie freinent la campagne de vaccination

Au milieu d’un boulevard passant, Judy Winger, jeune retraitée, rabat bénévolement les voitures vers le site de vaccination à Tucson, en Arizona.
Photo: Fabien Deglise Le Devoir Au milieu d’un boulevard passant, Judy Winger, jeune retraitée, rabat bénévolement les voitures vers le site de vaccination à Tucson, en Arizona.

Malgré l’effort, une campagne de rabattement sur le boulevard, la gratuité, l’accès facile et un ciel bleu, la foule n’était pas au rendez-vous samedi matin, au lever du soleil, à la clinique de vaccination installée sur le gazon du Gene C. Reid Park de Tucson, dans l’est populaire de la ville arizonienne.

Toute la fin de semaine, une dizaine de sites mobiles de ce type se sont multipliés dans la ville, à différentes heures de la journée, dans l’espoir de redonner du souffle à une campagne vaccinale qui, après avoir grimpé en flèche depuis janvier, semble depuis la mi-avril en perte de vitesse, loin des objectifs de vaccination fixés par l’Arizona.

« Nous essayons de nouvelles approches », a résumé Manni Montano, responsable de la Santé publique du comté de Pima, qui englobe la grande région de Tucson. Il était là pour superviser l’opération. « Mais cela reste un défi. Beaucoup de personnes sont toujours difficiles à atteindre, hésitantes, méfiantes, trop confiantes en elles ou parce qu’elles manquent d’information, et c’est ce contre quoi nous devons travailler désormais. »

Avec la COVID-19, le paradoxe américain vient de trouver une nouvelle illustration en Arizona, comme dans d’autres États du pays d’ailleurs, où désormais l’offre de vaccin dépasse largement la demande, offrant au reste du monde une image d’opulence inutilisée, et menaçant surtout un retour rapide à la normale grâce à une couverture vaccinale suffisante de la population.

Dans ce sud des États-Unis, 28,15 % sont considérés à ce jour comme « pleinement vaccinés », 41,16 % ont reçu une première dose. La disparité est criante avec des zones où le vaccin a atteint 80 % des gens, contre 15 % dans des régions plus rurales, plus pauvres ou plus… républicaines. Dans un pays aux allégeances politiques qui se radicalisent, la vaccination est aussi devenue une source de division et un problème pour l’atteinte d’une couverture vaccinale de 60 % de la population d’ici juin dans cet État, comme l’espéraient en janvier dernier les autorités sanitaires pour commencer à penser à entrer dans l’ère post-pandémique.

 
Photo: Frederic J. Brown Agence France-Presse Deux résidents promènent leurs chiens à Bisbee, en Arizona. La disparité de vaccination au sein de l’État est criante, avec des zones où le vaccin a atteint 80% des gens, contre 15% dans des régions plus rurales, plus pauvres ou plus républicaines.

« Pour de multiples raisons, beaucoup de ceux qui sont admissibles à la vaccination choisissent d’attendre ou refusent complètement le vaccin, déplore en entrevue l’épidémiologiste Joe Gerald, spécialiste en santé publique à la University of Arizona. Certains, par peur des effets secondaires, qui sont très faibles, ou par principe. Il y a aussi un parti pris partisan fort chez plusieurs de ces réticents. Mais pour nous en sortir, nous devons les convaincre de se faire vacciner. »

La tendance est perceptible ailleurs au pays où plusieurs États, majoritairement républicains, ou défendant des valeurs religieuses très fortes, commencent à refuser les livraisons de vaccins du fédéral, sachant très bien qu’ils ne vont pas être utilisés. La Louisiane, le Mississippi, le Tennessee, le Kansas en font entre autres partie.

« Je crois aux vaccins qui ont éradiqué des infections terribles dans les 60 ou 70 dernières années, a dit Danielle Farr, jeune mère de 32 ans, rencontrée à Barber au Kansas par l’Associated Press la semaine dernière. Mais là, avec un vaccin qui est apparu en six ou sept mois à peine, je préfère rester prudente avant de le faire entrer dans mon corps. »

À Yazoo City, au Mississippi, l’opposition au vaccin semble à l’inverse y être généralisée par excès de confiance… en Dieu. « Tous les chrétiens que je fréquente sont contre, a dit Barbara Gennaro, mère au foyer de deux enfants. La peur, c’est ce qui incite les gens à se faire vacciner, aussi simple que ça, assure-t-elle, citée par l’agence de presse. Plus votre confiance dans le Seigneur est grande et moins vous sentez le besoin de vous faire vacciner. »

Devant les tentes de sa clinique mobile, Manni Montano dit avoir entendu ce genre d’histoire. « La peur, peu importe d’où elle vient, mais aussi la désinformation sont nos plus grandes menaces pour la poursuite de notre campagne, dit-il. Nous devons continuer à faciliter l’accès et à faire de l’éducation. Mais tout ça finit par être frustrant, parce que les vaccins sont sécuritaires et efficaces, et que c’est par eux que nous allons retrouver un cadre de vie plus normal. »

Facteur de richesse

Pour Joe Gerald, les États-Unis ont atteint plus vite que d’autres leur pic de vaccination, « parce que nous avons une plus grande quantité de vaccins à disposition », dit-il. Le pays vient de franchir la barre des 200 millions de doses administrées. C’est 100 millions de plus que ce que Joe Biden avait promis dans les cent premiers jours de sa présidence. « Le fait d’être un pays riche nous a mis en première ligne, et c’est normal que nous soyons les premiers à arriver sur un plateau. »

Et il ajoute : « S’il s’avérait que nous avions un stock de vaccins probablement non utilisés par nos citoyens, nous devrions trouver une manière de distribuer ces doses dans d’autres pays où la demande dépasse encore l’offre. » C’est le cas de plusieurs pays d’Amérique du Sud, comme le Honduras, qui a reçu 59 000 doses pour une population de 10 millions d’habitants. Le continent africain, avec son 1,3 milliard d’humains, n’a réussi à mettre la main que sur 36 millions de doses.

La vaccination devient également un besoin criant dans des pays comme le Brésil ou l’Inde, où la libre circulation du virus depuis le début de la pandémie est en train de faire de ces pays des usines à variants qui, en se répandant ailleurs dans le monde, pourraient amoindrir les effets des campagnes de protection en cours, en accélérant la contamination ou en résistant aux vaccins actuellement administrés. Un contrôle global de la pandémie devient ainsi une mesure de protection efficace pour aider les pays riches à faire face au virus.

Lundi, la Maison-Blanche a annoncé qu’elle allait partager avec le reste du monde 60 millions de doses du vaccin AstraZeneca dans les prochains mois. Elle en a envoyé 4 millions de doses au Canada et au Mexique en mars.

Mais Washington reste toujours prudent sur une aide plus massive, préférant s’en tenir pour le moment à ses collaborations internationales visant à multiplier la production de vaccins et à en faciliter la distribution. La Maison-Blanche a promis également d’injecter 4 milliards dans le programme COVAX, le consortium dont l’OMS fait partie, chargé d’envoyer des vaccins dans les pays moins fortunés.

En coulisses, des conseillers de Biden justifient aussi sa prudence par un souci de conserver des réserves pour vacciner les adolescents et les jeunes enfants dès que les études auront validé la possibilité de le faire pour ces groupes d’âge. Le pays attend également de voir si, après deux doses, des piqûres de rappel sont nécessaires pour maintenir la protection de sa population.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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