Des variants sans nationalité ni frontières

Photo: Evaristo Sa Agence France-Presse

Le variant « indien » a créé un emballement médiatique, non sans dérapages rapidement dénoncés. S’inquiète-t-on à juste titre de ce nouveau venu ? Des experts font le point sur la vraie nature des variants.​


Faut-il s’inquiéter de l’arrivée au Québec du tout dernier variant indien ?

 

Dr Raymond Tellier, microbiologiste-infectiologue et professeur agrégé au Département de médecine de l’Université McGill Depuis le début de la pandémie, le virus a subi des milliers de mutations, la plupart silencieuses. On ne devrait pas se concentrer sur le lieu d’origine et le nom donné aux variants, qui ne sont pas d’intérêt, mais plutôt sur les mutations dangereuses qui posent problème et modifient le comportement du virus. Il y aura d’autres variants, ce n’est pas le dernier ! Reste à voir ce qui se passera quand ce dernier variant va rencontrer un autre plus contagieux. Qui va gagner, on ne le sait pas.

Dr Gaston De Serres, médecin-conseil à l’Institut national de santé publique du Québec Les variants, c’est et ce sera la réalité de 2021. Il y en aura de plus en plus. Ce virus mute constamment et d’autres souches vont continuellement apparaître partout dans le monde. Tout ce qui se passe ici est déjà dû à des variants. Toutes les interventions sont déjà en mode intensifié : on ferme les écoles plus rapidement. Pour l’instant, le variant « britannique » reste largement prédominant.

Benoit Barbeau, virologue et professeur au Département des sciences biologiques de l’UQAM On doit arrêter de s’affoler avec les variants. Les virus mutent, c’est dans la nature même des choses. On voit même qu’il y a des convergences dans les mutations, les mêmes émergent sur des continents différents. Plus la pression s’accentue sur le virus avec les vaccins, plus il semble y avoir un effet entonnoir. Au fil du temps, la capacité d’adaptation du virus pourrait commencer à diminuer.

Ce virus mute constamment et d’autres souches vont continuellement apparaître partout dans le monde

Que sait-on vraiment du variant B.1.617, surnommé variant « indien » ?

 

R. T. C’est certainement un variant qui requiert de rester vigilant, mais il n’a pas la virulence établie scientifiquement des trois autres sous surveillance rehaussée que sont les variants britannique, sud-africain et brésilien, tous prouvés plus contagieux, notamment dans des expériences in vitro. Avec eux, on n’a pas droit à l’erreur.

G. S. On ne doit pas être affolé par ça. Ce variant est déjà dans 20 pays. Si ce qu’on observe en Inde semble inquiétant, la capacité de ce variant à échapper au vaccin ou à être plus contagieux ou à rendre plus malade n’est pas encore démontrée.

 

A-t-on raison de suspendre les vols en provenance de l’Inde, comme vient de le décider le gouvernent Trudeau ?

 

B. B. Quand on détecte un variant sur notre territoire, il est déjà trop tard ! Ça marche quand les variants sont encore absents. On l’a vu avec le variant britannique ou sud-africain, qui se sont propagés en Europe, malgré des restrictions aux frontières. Ça démontre à quel point il faut que chaque pays se dote de capacités renforcées de détection des variants. En effet, d’autres vont continuer d’émerger, chez nous et dans d’autres pays. Va-t-on bloquer tous les vols ? La meilleure protection serait que les vaccins soient plus rapidement accessibles partout dans le monde, pas juste chez nous, avant que d’autres mutations ne se développent.

R. T. C’est très difficile de fermer les frontières. L’efficacité n’en justifie pas toujours le prix. Il faut plutôt adapter nos stratégies et traiter ces variants comme des épidémies dans l’épidémie, comme l’a fait la Santé publique jusqu’ici, en isolant davantage les cas, en faisant des vaccinations ciblées. En contenant le variant, jusqu’à ce que le plus de gens possible soient vaccinés.

 

Pourquoi fait-on tant de cas du variant « indien » ?

 

B. B. Parce que deux mutations sur sa spicule se retrouvent aux mêmes positions que celles observées dans les variants brésilien (P.1) et sud-africain (P.1.351), soit la position E484Q, et le variant californien (P.1.425), à la position 425, des positions clés qui confèrent une capacité à mieux contourner le système immunitaire. C’est pourquoi on l’a appelé le double mutant.

R. T. Il comporte en fait 15 mutations différentes, dont ces deux qui pourraient être embêtantes. Mais rien n’indique encore qu’il soit plus contagieux ou plus mortel. Dès qu’un variant est associé à une éclosion, on le dit plus contagieux, mais parfois il ne fait que profiter d’un grand réseau de personnes bien connectées, comme en Inde. Il se peut que le variant ait juste profité de la levée du confinement, des fêtes religieuses et d’autres événements qui sont des superpropagateurs.

On sait maintenant qu’on pourra adapter les vaccins aux variants

Puisqu’il a déjà pris racine au Québec, comment éviter sa propagation ?

 

G. S. En continuant à le surveiller de près. Autrement, ça ne change rien aux stratégies de prévention et aux mesures sanitaires actuelles. On l’a vu en Abitibi, avec le variant sud-africain, ou ailleurs, avec d’autres variants, les mêmes stratégies sanitaires sont appliquées.

R. T. Ça va demander une vigilance certaine, mais les trois autres déjà présents (britannique, sud-africain et brésilien) qui ont une virulence établie m’inquiètent plus. On a déjà une stratégie de criblage qui nous permet d’avoir une bonne maîtrise de la situation et d’enclencher des enquêtes supplémentaires.

 

Doit-on craindre que les variants arrivent un jour à contourner les vaccins ?

 

R. T. La bonne nouvelle jusqu’à maintenant, c’est qu’aucun des variants, même ceux sous surveillance rehaussée, n’échappe complètement aux vaccins actuels. Certains vaccins semblent générer moins d’anticorps neutralisants quant aux variants observés au Brésil et en Afrique du Sud, mais ce ne sont pas les seuls mécanismes de défense de notre système immunitaire. Les vaccins ne sont pas non plus efficaces à 100 %. Donc si des gens sont infectés, ce n’est pas nécessairement parce que le variant échappe au vaccin.

B. B. On sait maintenant qu’on pourra adapter les vaccins aux variants. Des modifications sont déjà en cours. On a quatre vaccins super performants et il y a des plateformes technologiques qui pourront s’adapter rapidement à l’émergence de variants. La question qui reste en suspens, ce n’est pas tant d’adapter les vaccins aux variants, mais combien de temps durera l’immunité qu’ils confèrent.


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