Au coeur de la machine à vacciner de la Montérégie

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

L’infirmière Danielle Duhaime (à droite) informe un citoyen des effets secondaires potentiels du vaccin au centre de vaccination de l’Hôtel Mortagne.

Dans un coin sombre derrière de lourdes portes, le ronron sourd de deux congélateurs. Tout ce qu’il y a de plus banal, et pourtant, les fioles qu’ils renferment sont sous haute sécurité, et le site, gardé. Difficile de détacher les yeux de ces vaccins contre la COVID-19, si précieux et encore trop rares, la clé espérée vers un retour à une vie plus normale.

Ce centre de vaccination aménagé à l’Hôtel Mortagne, à Boucherville, auquel Le Devoir a eu accès dimanche deviendra dans les prochaines semaines le plus grand du secteur de la Montérégie-Est. Mais pour l’instant, il n’y a pas foule dans le nouveau site, qui a ouvert ses portes samedi. Les personnes de plus de 55 ans arrivent au compte-goutte à l’extérieur, avec ou sans rendez-vous, pour recevoir une dose du vaccin d’AstraZeneca.

« La journée est plus calme par rapport à hier à l’ouverture, un ralentissement s’est installé dans toutes les cliniques », dit Nathalie Chénier, directrice de la vaccination contre la COVID-19 pour la Montérégie-Est. Il y a huit sites de vaccination au total sur ce grand territoire qui couvre notamment Longueuil, Boucherville, Saint-Hyacinthe et Sorel-Tracy. « On attend les consignes du ministère de la Santé pour les prochaines stratégies pour écouler nos doses », dit-elle, résolue.

« Ce n’est pas plus mal », dit le garde de sécurité posté à l’extérieur de l’entrée, qui a ainsi le temps de bien poser chacune des questions de routine. Café à la main, il les récite presque comme une comptine : « Avez-vous des symptômes ? Avez-vous mal à la tête ? Avez-vous de la fièvre ? Avez-vous un mal de gorge ? » dit-il en ritournelle.

Les gens lui parlent de leurs maux de dos ou de leur fatigue. « Mais ça, c’est l’âge, pas la COVID », dit-il en rigolant.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

Ce frigo médical sert à stocker les doses de vaccins des différents fabricants. Les fioles qu’il renferme sont sous haute sécurité, et le site, gardé.

À l’intérieur, chaque étape est méticuleusement planifiée dans un ballet rodé au cours des derniers mois. De nombreux citoyens déjà passés dans des centres de dépistage ont l’habitude de cette chorégraphie, la même sur un site de vaccination : changement du masque en passant les portes, lavage des mains avec un produit à base d’alcool, présentation de la carte d’assurance maladie, vérification des critères pour passer à l’autre étape — l’âge dans ce cas-ci.

Et la distanciation. Jean-Guy Picard se tient debout sur un autocollant au sol. À 56 ans, il a choisi de recevoir le vaccin d’AstraZeneca, « par solidarité » avec sa conjointe déjà vaccinée, dit-il. « C’est sûr qu’il y a une tonne de choses qu’on veut faire quand ce sera passé. Ma femme a passé les 13 derniers mois à la maison et elle a tricoté toute la laine possible et imaginable durant ce temps-là », illustre-t-il.

Puis il entre dans la grande salle de conférence où s’alignent les tables de vaccination. « Non, je ne suis pas nerveux », assure-t-il en remontant sa manche.

Un contexte différent

En 30 ans d’expérience, Nathalie Chénier a participé à plusieurs campagnes de vaccination massive. Elle a aussi coordonné la vaccination contre la grippe H1N1 en 2009. Mais cette fois-ci, les mesures sanitaires sont radicalement différentes : « On pouvait vacciner de 6000 à 8000 personnes sur un site comme celui-ci, les gens s’agglutinaient à l’entrée, et les tables étaient plus proches, décrit-elle. Avec la COVID-19, on parle plutôt de 3000 doses par jour quand on sera à notre maximum ici. »

Et quand pourront-ils atteindre leur rythme idéal ? « Bientôt, on l’espère », dit-elle, tout en étant passée « spécialiste de l’adaptation ».

Alors que certains experts appellent à changer de stratégie de vaccination, le Comité sur l’immunisation du Québec analyse présentement la possibilité d’étendre l’âge pour administrer le vaccin d’AstraZeneca. La province a battu un nouveau record de vaccination vendredi dernier, avec 77 850 doses administrées en une seule journée, un rythme qui devra se maintenir pour tenir la promesse du gouvernement de François Legault. La vaccination ouverte à tous est prévue commencer fin mai.

On pouvait vacciner de 6000 à 8000 personnes [contre la grippe H1N1, en 2009,] sur un site comme celui-ci ; les gens s’agglutinaient à l’entrée, et les tables étaient plus proches. Avec la COVID-19, on parle plutôt de 3000 doses par jour quand on sera à notre maximum ici. 

 

En date de dimanche, plus du quart de la population totale de la province avait déjà reçu une première dose. Un pourcentage qui monte à plus de 75 % pour toutes les catégories d’âge en haut de 60 ans. En Montérégie, ce sont presque 350 000 doses qui ont été injectées jusqu’à maintenant, pour 1,6 million d’habitants, selon les données du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS).

Doses et main-d’œuvre

La course à l’approvisionnement n’est toutefois toujours pas gagnée. De nouveaux retards annoncés la semaine dernière dans la livraison de vaccins Moderna ont plombé un peu les plans de vaccination, partout au pays. Recevoir des doses est donc encore « un soulagement à chaque fois », admet Mme Chénier.

L’autre défi est le recrutement de la main-d’œuvre pour grossir les capacités quotidiennes, à travers le site Jecontribue. À la table numéro 2, Danielle Duhaime est une infirmière de 60 ans, une jeune retraitée qui a choisi de prêter main-forte. Après avoir travaillé dans des centres de dépistage en 2020, se retrouver à l’autre bout de la chaîne de santé publique est « positif », trouve-t-elle. « C’est sûr que c’est valorisant et on peut enfin entrevoir la fin de tout ça. »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

Une patiente qui vient de recevoir une dose de vaccin se plonge dans la lecture d’un livre pour passer le temps.

C’est à elle que revient la tâche de lire la liste des effets secondaires potentiels du vaccin : « Oui, je leur parle des risques de thrombose, un effet qui est vraiment rare, pour qu’ils puissent donner un consentement éclairé », dit Mme Duhaime.

« Qui a peur d’AstraZeneca ? » s’exclame quant à lui Marc-André Gauvin, déjà passé dans l’aire où les néo-vaccinés doivent attendre 15 minutes avant de repartir. En balade en voiture, cet homme de 56 ans a décidé spontanément de s’arrêter au site de l’Hôtel Mortagne, voyant qu’il y avait peu de file d’attente.

Au repos sur sa chaise planté dans ce grand carré de moquette grise, il rêve maintenant de retourner manger au restaurant, « surtout à la Cage aux Sports ». « Je souhaite qu’il y ait un passeport vaccinal pour retrouver nos activités sociales plus vite », dit-il, sa preuve bien en main.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Marc-André Gauvin, 57 ans, a recu sa première dose du vaccin AstraZeneca, dimanche.

À deux mètres de lui, Manon Blain rêve elle aussi d’aller au restaurant. « Mais en attendant, on suit les consignes à la lettre », promet-elle. Qui serrera-t-elle dans ses bras quand tout le monde sera immunisé ? Les mots se coincent dans sa gorge : « Ça va me rendre émotive : mes enfants. »

Quinze minutes plus tard, c’est au tour de son conjoint de se présenter pour son rendez-vous avec le vaccin d’AstraZeneca. Il a contracté la COVID-19 en décembre dernier, ce qui veut dire qu’il n’aura pas besoin d’une deuxième dose pour compléter son immunisation. « Pour moi, c’est réglé », dit-il, et ses yeux sourient au-dessus de son masque.

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