Le couvre-feu est-il la clé?

Les voyages nocturnes ont reculé de 40 % à Montréal après le 9 janvier 2021.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Les voyages nocturnes ont reculé de 40 % à Montréal après le 9 janvier 2021.

Inutile, le couvre-feu ? Pendant que l’Ontario croule sous les cas de COVID, le Québec garde jusqu’ici la tête de hors de l’eau. Des indices démontrent que le couvre-feu, cette mesure pourtant décriée et impopulaire, pourrait y être pour quelque chose.

Des données cellulaires récoltées en Ontario et au Québec démontrent que le couvre-feu imposé de ce côté-ci de la frontière a fait chuter l’hiver dernier de 30 % les déplacements en soirée. Une donne qui jouerait un rôle dans la transmission du virus et la tangente différente que connaît l’épidémie dans les deux provinces.

C’est du moins ce que soutiennent deux études récentes réalisées par des chercheurs de l’Université de Toronto et de la Direction de la santé publique de l’Ontario. Deux études qui amènent de l’eau au moulin des tenants du « nécessaire » couvre-feu, et ébranlent ceux qui n’y voient qu’une mesure liberticide, sans fondement scientifique.

« Au cours de la 2e vague, nous avons observé l’écart des infections entre le Québec et l’Ontario et tenté d’en comprendre les raisons. Plusieurs mesures sanitaires étaient les mêmes dans les deux provinces, le Québec a même rouvert les écoles avant. Seule la mobilité des personnes semblait différer », explique Kevin A. Brown, chercheur à la Santé publique de l’Ontario et professeur à l’Université de Toronto.

Grâce aux données tirées des appareils cellulaires de citoyens ontariens et québécois, les chercheurs ont mesuré qu’après l’instauration du couvre-feu, les déplacements en soirée ont chuté de 31 % au Québec comparativement à la normale, ce qui n’a pas été le cas en Ontario. Les voyages nocturnes ont même reculé de 40 % à Montréal après le 9 janvier 2021. Toutes proportions gardées, le nombre de déplacements en soirée dans la métropole était pourtant similaire à celui observé à Toronto avant la mesure instaurée par le gouvernement de François Legault.

Cette étude, prépubliée début avril sur MedRXiv, n’a toutefois pas encore été révisée par des pairs. « Plusieurs facteurs influencent le taux de transmission, mais on peut vraiment isoler et calculer celui de la mobilité. On sait que celle-ci est clairement associée à une hausse du nombre d’infections », soutient le professeur Brown.

La seconde étude, publiée le 7 avril dans le Canadian Medical Association Journal, qui compare les données sur les déplacements effectués entre mars 2020 et mars 2021 et les taux d’infection hebdomadaires au Canada pour la même période, conclut que chaque augmentation de la mobilité de 10 % a été associée à une hausse de 25 % du taux d’infection hebdomadaire.

Le couvre-feu expliquerait-il l’écart actuel observé entre l’évolution de la pandémie au Québec et en Ontario ?

« Les variants augmentent depuis la mi-mars en Ontario, et seulement depuis avril au Québec, mais ça pourrait changer. La transmission dépend aussi d’une batterie de mesures. L’efficacité des couvre-feux fait débat, mais c’est clair que ça a un effet sur la mobilité, donc la transmission », estime ce professeur de l’Université de Toronto.

Un avis que partagent les experts contactés par Le Devoir, déplorant que les gouvernements, dont celui de François Legault, hésitent souvent à en défendre le bien-fondé, évoquant le manque d’études scientifiques sur la question.

« L’idée des couvre-feux ne sort pas de nulle part », objecte Kim Lavoie, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en médecine comportementale. « Les politiciens disent qu’il n’y a pas d’études à cet effet. C’est faux. Pas d’études randomisées, certes, mais la dernière année a permis de comparer les méthodes mises en place dans plusieurs pays, et de fournir des données observationnelles probantes », croit-elle.

En France, le couvre-feu imposé à 21 h à la fin octobre 2020 a fait chuter le nombre quotidien des cas d’infection de 30 000 à 3000 à la mi-décembre. « Et ils n’ont pas fermé les écoles », ajoute Mme Lavoie.

Palmarès

Selon la professeure Lavoie, une étude publiée dans la revue scientifique Nature Human Behavior comparant l’efficacité de 6000 mesures sanitaires non pharmaceutiques différentes, instaurées dans 79 pays ou territoires, hisse le couvre-feu et le confinement aux 5e et 6e rangs des mesures les plus efficaces pour abaisser le taux de transmission. Et ce, après l’interdiction des rassemblements, la fermeture des écoles, la fermeture des frontières et l’accès du public aux équipements de protection.

Selon cette chercheuse, le Québec doit en partie sa meilleure performance récente au couvre-feu. « Si on tient à garder les commerces et les écoles ouverts, il reste peu d’autres outils pour limiter les contacts. C’est le prix à payer, sacrifier les contacts en soirée et les week-ends, pour avoir nos enfants à l’école », avance Mme Lavoie.

Roxane Borgès Da Silva, chercheuse et professeure l’École de santé publique de l’Université de Montréal, abonde dans le même sens. « Le couvre-feu réduit les contacts en soirée, et du même coup la possibilité de rencontres dans les domiciles où il peut y avoir beaucoup de transmission », rappelle-t-elle.

Le Dr Gaston De Serres, médecin-conseil à l’INSPQ, juge « indiscutable » l’influence de la mobilité des Québécois sur le taux de transmission. « Par contre, les déplacements de nuit sont tout de même limités », opine-t-il. « Ce qu’on ignore, c’est le pourcentage exact de réduction du taux d’infection qui est lié au seul couvre-feu », affirme le Dr De Serres.

Pour la chercheuse Kim Lavoie, le couvre-feu est une mesure fort impopulaire à laquelle peu de gouvernements osent se frotter. « Si on a levé le pied de la pédale de frein dans la région de Québec [en mars], c’est peut-être parce que cette région est la base électorale de la CAQ. Pour moi, la politique ne devrait jamais interférer dans la gestion de la santé publique. »

Mesure stricte, soit, le couvre-feu fait partie de la batterie de moyens que 83 % des Québécois jugent toujours appropriés pour combattre le virus, selon l’étude iCare, explique la professeure Lavoie. « Avec 1500 cas par jour, le Québec a actuellement peu de marge de manœuvre. Va-t-on pouvoir se retrouver sur les terrasses cet été ? Si on leur explique le pourquoi, et quel est l’objectif poursuivi, les gens sont prêts à faire des sacrifices. C’est peut-être ça qui manque dans le message actuel, l’objectif. »


Une version précédente de ce texte comprenait la citation suivante de Roxane Borgès Da Silva: «On l’a vu, la levée du couvre-feu pendant les Fêtes a eu un impact catastrophique et immédiat.» Le couvre-feu a été mis en place en janvier.

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