​Méga Fitness Gym: le brusque réveil des invincibles

Il disait faire partie des « forts », affirmait être un « partenaire de la santé » et se présentait comme le membre le plus flamboyant d’un groupe de résistants tissé serré. Sauf que la chute a été brutale. Daniel Marino, propriétaire d’un gym associé à 49 éclosions et à 356 cas de COVID-19 dans la Capitale-Nationale, doit désormais se contenter de l’appui de quelques fidèles — qui se rendent compte que l’entraînement physique n’est pas un bouclier antivirus.

Au cours des derniers mois, le Méga Fitness Gym a non seulement attiré l’attention médiatique, mais aussi celle des autorités. En octobre, pendant que M. Marino menait une coalition de 200 salles de sport menaçant de défier les mesures sanitaires, son établissement avait justifié la tenue de trois rencontres au sommet. La Santé publique, le Service de police de la Ville de Québec (SPVQ) et la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) s’étaient ainsi réunis pour « discuter de la situation au Méga Fitness Gym », confirme la CNESST.

En janvier, sans que cela fasse réagir le radar médiatique, le SPVQ s’est rendu au Méga Fitness Gym pour faire appliquer le décret sanitaire ordonné trois mois plus tôt, a appris Le Devoir.

Et puis voilà que, depuis le 29 mars, l’attention médiatique dirigée vers Daniel Marino s’est décuplée en raison d’une éclosion qui n’a cessé de prendre de l’ampleur. En sus, le coroner a ouvert le 7 avril une enquête sur la mort d’un client de l’établissement, Étienne Desrochers-Jean.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir

Cette fois, cependant, la lumière des projecteurs a fait fuir Daniel Marino, qui refuse les demandes d’entrevue. Ses publications Facebook se sont transformées. Ses montages photo dénigrant les médias et les mesures sanitaires ont été remplacés par des photos de sa salle d’entraînement. « New », écrit-il au-dessus d’images d’appareils de musculation.

« Dan est démoli moralement par tout ce qui se passe », confie son ami Dany Laflamme. Il est lui aussi propriétaire d’un centre d’entraînement à Québec ; lui aussi est allé « au front » pour réclamer publiquement la réouverture des salles de sport, contre l’avis de la Santé publique.

Surtout, il est l’un des rares à prendre la parole publiquement pour soutenir M. Marino — qu’il n’absout pas de tout blâme pour autant. Ceux qui formaient autrefois une « équipe » avec Daniel Marino préfèrent la discrétion. L’avocat Guy Bertrand, l’ex-animatrice Josée Turmel et l’adepte des théories complotistes Stéphane Blais avaient assuré à Daniel Marino « qu’ils étaient derrière [lui] », avait dit ce dernier sur les ondes de Radio X le 16 juin. Désormais, ils évitent les entrevues. « Non, je n’ai aucun commentaire sur le sujet », a fait savoir Mme Turmel au Devoir. Mon « attention » et mon « énergie » sont ailleurs, a aussi déclaré Me Bertrand. « Je n’ai jamais rencontré cette personne et n’entends pas la rencontrer non plus », a-t-il écrit dans une réponse au Devoir. Stéphane Blais n’a quant à lui pas répondu à nos demandes d’entrevue.

Expérience choquante

Au cours de la dernière année, le Méga Fitness Gym a eu le feu vert de la Santé publique pour ouvrir à deux moments : entre le 22 juin et le 8 octobre, puis entre le 8 et le 31 mars.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Noémie Chiasson, arborant le tatouage réalisé par son ami Étienne Desrochers-Jean, le client du Méga Fitness Gym décédé de la COVID-19

Noémie Chiasson a décidé de s’y rendre le 10 mars. Dans une critique qu’elle a publiée sur Facebook cette journée-là, elle s’est alarmée des conditions sanitaires dans le centre d’entraînement. « Pu jamais. […] Aucun employé/entraîneur ne se déplaçait avec des masques », a-t-elle écrit. « Sûrement un gym qui fera fermer tous les autres. »

En entrevue, elle raconte qu’elle est ressortie du Méga Fitness Gym « abasourdie, vraiment choquée ». Son expérience l’a rattrapée par un chemin qu’elle ne soupçonnait pas. Étienne Desrochers-Jean était son ami : il est mort et elle est convaincue qu’il a contracté la COVID-19 en s’entraînant — ce que la Santé publique ne confirme pas. « Je pensais à ça et je me suis dit : pourquoi Étienne ? demande-t-elle. Il était du genre à penser aux autres. Il était sensible, il ne laissait jamais personne tout seul. »

Un bouc émissaire parfait

Mario Roy, un entraîneur indépendant qui se décrit comme une « bonne connaissance » de Daniel Marino, croit que le « mythe » de l’immunité peut expliquer la situation dans laquelle se trouve le Méga Fitness Gym. « Quand tu pars avec l’idée que tu es immunisé parce que tu es en forme et que tu manges bien […], tu n’es pas porté à faire attention », dit-il. « Ce n’est pas juste Dan Marino, […] c’est une mentalité qui est ancrée. Ça me fait de la peine parce que moi, c’est mon milieu », dit cet ancien culturiste. « Mais je me dis : câline, l’expression “gros bras, pas de tête” des fois, elle va à plusieurs ! »

Dany Laflamme croit quant à lui que M. Marino paye cher le tribut de son exubérance. « S’il avait vraiment été low profile, tout ça ne serait jamais arrivé », dit-il, non sans mentionner qu’il est « vraiment triste pour toutes les personnes qui sont malades ». M. Roy ajoute que « Dan » n’est pas un « mauvais gars ». « S’il n’avait pas fait ce tapage médiatique là, me semble qu’il aurait été moins “blasté” », lance-t-il.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Gabriel Hardy, porte-parole québécois Conseil canadien de l’industrie du conditionnement physique (CCICP) et propriétaire du Gym Le Chalet à Québec

Depuis l’éclosion du Méga Fitness Gym, c’est toute l’industrie des centres d’entraînement qui cherche à redorer son image, loin d’en être une de « gros bras », fait valoir Gabriel Hardy, porte-parole québécois pour le Conseil canadien de l’industrie du conditionnement physique (CCICP). Le Méga Fitness Gym est une « exception », martèle-t-il.

Selon Dany Laflamme, il se joue actuellement une « vengeance de la part des médias et du gouvernement » envers M. Marino. D’autres l’appellent la « diversion » : une tentative d’acharnement sur un « bouc émissaire », tandis que « des milliers de décès sont survenus dans les CHSLD et [sont] imputables au gouvernement », résume Michel Mecteau, un autre client.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Dany Laflamme croit que M. Marino paye cher le tribut de son exubérance.

Des manquements constatés

Entre les mois de juin et d’octobre, la relation de Daniel Marino avec les médias était pourtant harmonieuse. Il a été reçu une dizaine de fois à Radio X, au micro d’Éric Duhaime, lorsqu’il était au FM93, et dans la plupart des grands médias. Son discours brillait la plupart du temps sous le vernis de la santé. En rejetant l’étiquette de « nids à virus » qui avait été accolée aux centres d’entraînement, il a maintes fois répété qu’il respectait les consignes de la Santé publique à la lettre.

356
C’est le nombre de cas de COVID-19 dans la Capitale-Nationale associés au Méga Fitness Gym ; 49 éclosions sont aussi liées à cette salle de sport.

Reste que le 28 mars, lorsque la Santé publique a mis les pieds dans le Méga Fitness Gym pour la première fois, elle y a constaté des manquements. « Pas de contrôle de la présence de symptômes à l’arrivée de la clientèle et des travailleurs, clients qui s’entraînent à moins de deux mètres l’un de l’autre et protection individuelle inadéquate pour les travailleurs sur place », énumère Mathieu Boivin, porte-parole au CIUSSS de la Capitale-Nationale.

Michel Mecteau, qui dit s’être toujours entraîné avec un couvre-visage, se désole de la situation. « Moi, je dis toujours : personne n’est parfait, lance-t-il. S’il [M. Marino| avait mis quatre, cinq personnes de plus sur son plancher, on n’en entendrait pas parler aujourd’hui. »

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