Le vieillissement, une «maladie» bientôt curable?

«Nous sommes toujours aussi hypnotisés par l’idée de la sénescence inévitable. Bien sûr, on est intéressés à la retarder légèrement. Et on se satisfait de vivre jusqu’à un âge raisonnablement vieux. On veut rester le plus possible en san
Photo: «Nous sommes toujours aussi hypnotisés par l’idée de la sénescence inévitable. Bien sûr, on est intéressés à la retarder légèrement. Et on se satisfait de vivre jusqu’à un âge raisonnablement vieux. On veut rester le plus possible en san

Le nouvel humain, ou, si l'on veut, le post-humain, n'a plus rien de futuriste. En coulisses, on prépare son arrivée. Et les avancées les plus spectaculaires, celles dont on parle le plus, comme le clonage, ne sont pas nécessairement celles qui comptent. Cette semaine, nous vous présentons le deuxième d'une série de trois textes publiés les samedis.

Le vieillissement est une véritable obsession dans nos sociétés où la génération du baby-boom prend de l'âge. Les recherches de techniques pour le retarder, voire l'arrêter, sont frénétiques. Pour les utopistes de «l'homme nouveau» comme Aubrey de Grey, il y a même là une nouvelle frontière à franchir: l'abolition pure et simple, par la science, du vieillissement. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres, semble-t-il.

Le vieillissement serait-il une maladie? Le biologiste Aubrey de Grey, à l'autre bout du fil, refuse de se lancer dans une querelle de mots. «Chose certaine, répond-il, c'est néfaste, ça nous tue. Qu'on appelle ça une maladie ou non, ça m'importe peu. L'important, c'est d'y trouver un remède global le plus vite possible. Et je crois qu'on y arrivera dans les 20 ou 30 prochaines années», entre autres grâce au décryptage du génôme humain et aux superordinateurs.

Ce scientifique renommé, à qui la longue barbe et la queue de cheval donnent des airs de musicien du groupe rock ZZ-Top, poursuit ses recherches, depuis plus d'une décennie, au département de génétique de la célèbre université Cambridge, en Angleterre. Il incarne un mouvement marginal en biologie, mais en forte croissance dit-on, qui refuse l'inéluctabilité du vieillissement.

De Grey a lancé en septembre 2003 un concours scientifique international intitulé «Souris Mathusalem» [Methuselah Mouse Challenge] ayant pour but d'encourager le financement et la recherche d'interventions contre le vieillissement. Toutes les techniques sont permises. Les souris candidates doivent, pour remporter le prix de 20 000 livres, vivre plus longtemps que la «GHR-K0 11C», morte une semaine avant son cinquième anniversaire, soit l'équivalent de 150 ans pour un être humain. On avait modifié un de ses gènes contrôlant la réponse de l'organisme aux hormones de croissance.

Pas inévitable

Selon de Grey, la vision actuelle du vieillissement, «imprégnée de fatalité», nous empêche de développer un réel traitement. Jusqu'à récemment, explique-t-il, «nous n'avions d'autre choix que d'être fatalistes. Car le vieillissement est vraiment horrible et, en même temps, on ne pouvait vraiment pas y échapper. Or la seule façon d'affronter quelque chose qui est à la fois horrible et inévitable est de se laver le cerveau en se convainquant qu'après tout, cette chose horrible a des bons côtés, par exemple que "c'est bon pour l'espèce". C'est ce que les religions, entre autres, nous ont souvent permis de faire. Mais cette logique s'effondrera bientôt».

Le fait que les baby-boomers prennent de l'âge pourrait-il «aider» à opérer le changement de perspective qu'il souhaite? «Peut-être», répond Aubrey de Grey. Après tout, cette génération dont il fait partie (il a 41 ans) «valorise la vie» et «veut rester jeune». Mais pour lui, ce n'est pas assez. Il y a encore «du progrès à faire» dans le sens d'un refus global de l'outrage du temps. «Nous sommes toujours aussi hypnotisés par l'idée de la sénescence inévitable. Bien sûr, on est intéressés à la retarder légèrement. Et on se satisfait de vivre jusqu'à un âge raisonnablement vieux. On veut rester le plus possible en santé jusqu'à la mort. Mais les gens ont encore peur de penser qu'ils pourraient vivre vraiment plus longtemps.» C'est-à-dire? «Je crois qu'un enfant né en 2100 aura, grâce à la science, une espérance de vie de 5000 ans», affirme-t-il sans rire.

Mais comment? Comment pourrait-on en arriver à «guérir» ainsi le vieillissement? De Grey a identifié sept «phénomènes destructeurs» se produisant dans le corps et que les scientifiques doivent chercher à éradiquer pour éliminer ce que Lincoln appelait «l'incessant bombardement de l'artillerie silencieuse du temps».

La plupart de ces phénomènes contribuent à une accumulation graduelle, et à terme néfaste, de sous-produits toxiques:

- les mutations qui modifient la séquence de l'ADN des chromosomes et qui peuvent causer le cancer;

- les mutations de mitochondries;

- les résidus, comme les radicaux libres, produits par les cellules endommagées ou mortes;

- la sénescence des cellules, qui cessent à un moment de se diviser;

- les agrégats extra-cellulaires, comme l'amyloïde, une des causes de la maladie d'Alzheimer;

- les liens extra-cellulaires, qui diminuent l'élasticité des tissus;

- l'atrophie et la mort cellulaire.

De Grey a pour chacun de ces phénomènes microscopiques une idée de solution qui implique des recherches actuellement en cours et qu'il dit «prometteuses». À terme, il croit qu'on aboutira à un traitement qui prendra la forme d'un grand bricolage génétique, utilisant les cellules souches. Celui-ci serait administré à un individu tous les dix ans pour remettre son horloge du vieillissement à zéro, permettant ainsi de vivre «très, très longtemps».

Vieillissement réussi

Le grand soir de M. de Grey, celui où l'on inaugurera la fontaine de Jouvence, donne une allure bien modeste à plusieurs autres recherches sur le vieillissement, dont l'objectif est simplement d'atteindre «un vieillissement réussi». Autrement dit de garder la personne âgée aussi autonome que possible et de «compresser au maximum la période dite de morbidité», laquelle est sans qualité de vie, explique Bryna Shatenstein, nutritionniste spécialiste en vieillissement à la faculté de médecine de l'Université de Montréal. Il ne s'agit plus seulement d'ajouter «des années à la vie» — comme on l'a fait au XXe siècle dans les pays développés, où l'espérance de vie est passée de quelque 48 ans à plus ou moins 78 ans —, mais de travailler à ajouter «de la vie aux années».

Mme Shatenstein est l'une des directrices du projet NuAge, une grande étude conjointe des universités de Montréal et de Sherbrooke sur les rapports entre la nutrition et la santé des personnes âgées. Lancée en mars dernier et dotée d'un budget de quatre millions de dollars, elle évaluera et suivra pendant cinq ans plus de 900 femmes et autant d'hommes, âgés de 68 à 82 ans. Le but est de traquer les «conditions néfastes mais malheureusement fréquentes chez nos aînés, telles la perte sélective de la masse musculaire, la sarcopénie et la perte cognitive ou démence et même l'apparition du diabète».

Mme Shatenstein affirme que, pour l'instant, pour retarder le vieillissement, «il n'y a aucun produit miraculeux. Tout ce qu'on peut faire, c'est avoir une alimentation variée, modérée et se maintenir en forme. Avoir des contacts sociaux. C'est peut-être décevant comme réponse, je le sais».

Quatre domaines

Il existe cependant quatre domaines de recherche dans lesquels on semble avoir réussi à ralentir quelque peu le processus du vieillissement. Dans Beyond Therapy, un rapport-synthèse sur les biotechnologies et les utopies qu'elles suscitent — et par ailleurs très critiques à leur égard (voir Le Devoir du 5 février 2004) —, divulgué récemment par le Comité de bioéthique du président des États-Unis, on en dressait la liste.

- La «restriction calorique». On sait depuis les années 30, sans comprendre exactement pourquoi, que de réduire substantiellement la quantité de nourriture ingurgitée par un être vivant a pour effet d'en prolonger la vie. Il faut toutefois diminuer l'apport calorique de 30 à 40 % pour obtenir un réel effet de ce type. Mais l'augmentation de la durée de vie est réelle chez les rats et les souris (de 30 à 50 %). Un singe soumis à un programme de restriction calorique, à l'université du Maryland, a atteint l'âge de 38 ans. Ce qui équivaut, pour un humain, à 114 ans. Il y aurait cependant des effets secondaires, notamment des problèmes de fertilité. Sans compter le supplice de la faim...

- Le traitement des dommages causés par «l'oxydation», c'est-à-dire l'accumulation de radicaux libres, qui sont des déchets cellulaires et qui causent la détérioration des cellules et la réduction de leur nombre. (C'est le troisième point de M. de Grey). Le corps produit des antioxydants et l'alimentation en fournit: ce sont entre autres les vitamines E et C, le SOD, le CAT. Ils détruisent plusieurs des radicaux libres. Des expériences sur les antioxydants ont permis de retarder de façon importante le vieillissement des souris, des vers et des mouches.

- Différents traitements aux hormones: les taux d'hormones diminuent avec l'âge. Ces dernières années, certains ont vu dans l'administration d'hormones la solution au vieillissement. Cela a déclenché les fièvres de DHEA aux États-Unis et en France, et de HGH (hormone de croissance) aux États-Unis. La New England of Medecine, après avoir vanté le HGH au tournant des années 90, a publié un éditorial très critique à son sujet l'an dernier, affirmant que ses vertus anti-âge n'avaient pas été bien démontrées.

- Les mutations génétiques. En modifiant certains gènes, on peut affecter les durées de vie. C'est ce qu'ont démontré des études faites sur la levure, les vers et les souris. Mais on est encore loin des manipulations génétiques sur les humains dont rêve Aubrey de Grey.

La fin de la mort

Les nanotechnologies: ici aussi, certains chercheurs ont des projets ambitieux. Robert Freitas, un des théoriciens américains les plus connus de cette science de l'infiniment petit, s'est donné comme ambition de fabriquer des robots microscopiques qui pénétreront dans le corps pour corriger tous les effets délétères du vieillissement. Ainsi, on viendra selon lui à bout de «ce qu'on appelle la mort naturelle», à ses yeux «la plus grande catastrophe à laquelle l'humanité a à faire face». Chaque année, dit-il, dans le domaine du savoir, la mort détruit «l'équivalent de trois bibliothèques du Congrès». Le coût est énorme: chaque vie humaine perdue «représente une valeur de deux millions de dollars». Il s'agit d'un «holocauste humain» auquel la nanomédecine du XXIe siècle mettra fin, soutient-il.

Cette perspective suscite nombre de critiques, par exemple de la part du bioéthicien Léon Kass, qui a dirigé la rédaction de Beyond Therapy. «Ces gens veulent abolir l'humanité», dit-il.

Et si l'on en venait à abolir le vieillissement, quelles seraient les conséquences sociales? Pour Aubrey de Grey, «cela n'est pas vraiment important. En ce moment, 100 000 personnes meurent chaque jour de vieillesse. Nous devons sauver ces vies. C'est la chose la plus importante: arrêter le massacre. Et après, nous nous occuperons des détails.»